Thomas Fersen a lancé son plus récent album le 27 septembre.

Thomas Fersen: la dérision du chaud lapin

Sur C’est tout ce qu’il me reste, son 11e album, Thomas Fersen s’affiche dans un costume laineux de lapin. Une façon amusante, pour le fabuliste de la chanson française, de présenter son personnage scénique en « chaud lapin ».

Sur ce disque paru le 27 septembre, il décline en 10 morceaux la liste des femmes tombées sous le charme ravageur du rongeur dragueur, conquêtes jeunes ou « vieilles », pauvrettes ou « fortunées », belles ou moins.

Un tableau de chasse tout ce qu’il y a de plus farfelu — et qui n’a « rien d’autobiographique », précise Thomas Fersen. Et d’expliquer qu’il s’est simplement amusé avec « l’image » de la vie dissolue que le public aime attribuer, à tort ou à raison, aux vedettes.

En repensant à l’ensemble de sa discographie, et en observant avec un peu de recul les textes de ce futur album, le Français s’est rendu compte qu’il avait « accumulé pas mal de chansons qui parlent d’un mec qui essaie “d’emballer les filles”, comme on dit familièrement dans les rues de Paris. Et c’est un peu la somme de toutes ces chansons que je propose sur le spectacle. »

Oui, il y est d’entrée de jeu question d’un slip qui s’envole, sous les mains experte de quelque maîtresse. Mais les vignettes de C’est tout ce qu’il me reste sont plus ludiques que coquines — et, en cette délicate ère post#MeToo, ne se veulent certainement pas une riposte acidulée au #BalanceTonPorc français.

Avec plus d’amusement que de priapisme, Fersen nous prouve qu’on peut encore badiner avec la fornication. Sur Internet, il serait presque tentant de partager ses dates de tournées en les faisant précéder du mot-clic #BalanceTonChaudLapin, puisqu’il monte sur scène avec sa « défroque » de lapin.

Fred Fortin

Une tournée canadienne est évidemment dans les plans après son tour de piste français, le chanteur ayant des affinités de longue date avec le Québec. Mais le projet demeure encore embryonnaire. Trop, pour que Fersen daigne s’étendre sur le sujet – sauf pour parler de l’envie de serrer dans ses bras son vieil ami Fred Fortin, qui a réalisé l’album Trois petits tours (2008) et quatre chansons du disque suivant.

« Sincèrement, Fred est resté quelqu’un d’important dans ma trajectoire et dans mon cœur. » Au point que Fersen songe même à rappeler le Québécois pour réaliser son prochain disque, « s’il en a envie, bien sûr ». Convenant qu’il aime fonctionner « par cycles », Thomas Fersen rappelle qu’il a réalisé ce nouveau disque ainsi que le précédent, Un coup de queue de vache, et qu’il ressent l’envie de retravailler avec Fortin, tout comme il vient de renouer avec un autre vieux complice, Joseph Racaille.

« J’espère que mes grosses papatte de lapin géant vont réussir à me faire franchir l’océan — j’y tiens depuis toujours — mais ça devient de plus en plus difficile. Ce n’est pas de mon fait : le disque étant moribond et l’argent ayant fui nos poches, ça devient plus difficile qu’autrefois... mais je ne désespère pas et je vais cogner à la porte jusqu’à ce qu’on m’ouvre. [...] Mon sac est prêt ! »

les conseils du Loup

Ce nouveau disque s’écoute comme un album de souvenirs qu’évoquerait cet alter-ego scénique vieillissant. « Ça fait 27 ans qu’il est sur le départ, mais il a toujours ce même enthousiasme. Il ne savait pas très bien où il s’en allait, mais il y allait. » En mode flâneur et vagabondage, « toujours sur les sentiers, comme un chien qui renifle à droite, à gauche ». Ce Fersen-là est « un peu comme le Chaperon Rouge qui aurait écouté les conseils du Loup », illustre Fersen, jamais à court de métaphore animalières.

Sur C’est tout ce qu’il me reste, expose le chanteur, son personnage « vient raconter sa vie », parler de ses frasques supposées de chaud lapin, en 27 ans de carrière discographique ». Mais pas sur le ton du conquérant qui recompte ses trophée. D’abord, parce que « ces frasques sont dérisoires ». « Il n’a pas fait grand-chose, il a surtout essayé de faire ». Ensuite, parce qu’« il est un peu accablé par cette réputation qu’il traîne derrière lui, toutes ses “casseroles” ».

Sur C’est tout ce qu’il me reste, son 11e album, Thomas Fersen s’affiche dans un costume laineux de lapin.

En réalité, il est « puni », par l’effet de quelque sortilège scénique dont Fersen a le secret. Comme Peau d’Âne, le voilà « obligé de porter cette peau de chaud lapin, comme une pancarte » honteuse. Contraint d’expier « la somme de ses fautes, de ses péchés » à l’oreille de l’auditeur.

Une peau « beaucoup trop grande pour lui, d’ailleurs, le pauvre !, il flotte dedans », rigole-t-il.

Lapin rêveur

Le fabuliste était-il condamné à se transformer lui-même, tôt ou tard, en animal ?

« Le chaud lapin, c’est la réputation de tous les chanteurs, clarifie-t-il. Ma peau pourrait être portée par tous, enfin presque. C’est l’opinion commune que les gens ont des chanteurs. Une réputation parfois vérifiée ; parfois pas. » Mais, dans son cas, elle est « complètement usurpée », précise-t-il.

Quant au #MeToo... « J’avoue que je n’y avais même pas pensé », dit-il en s’excusant d’être un « rêveur », plutôt déconnecté du réel.

« Ma vie est faite de réalité, mais aussi de beaucoup d’imagination. Ma conscience est un peu... floue, je vous assure. Je me questionne souvent sur des choses pour savoir si elles sont vraiment arrivées, ou si je les ai seulement rêvées ou pensées. Il faut que je demande des témoignages autour de moi pour vérifier. » Et comme il a par-dessus le marché « une très mauvaise mémoire des événements », il compense en réinventant la réalité, et en la réécrivant sous forme de fabulettes.

« Je suis toujours en train de rêvasser, d’imaginer des choses, de faire des blagues. Et tout ça est le matériau qui me donne mes chansons », constate celui qui semble presque préférer l’épithète « fabulateur » à celui de « fabuliste ».

Au fil de son nouveau disque — auquel le banjo « sert un peu de fil rouge », suivi de près par le synthétiseur Moog —, on reconnaîtra des éléments repiqués à l’un ou l’autre de ses opus antérieurs. Comme si Fersen avait picoré dans sa discographie, en parallèle au bilan de vie de son personnage. Il jure qu’il n’en est rien. Et qu’il « écoute très rarement » ses disques.

« Je ne suis pas un homme de bilan, j’aurais trop peur d’être découragé ! » répond-il. Découragé par quoi ? « Par la vanité de tout ça... me dire “comment c’est possible d’avoir fourvoyé les gens pendant tant années, de les avoir trompés avec des âneries et des choses tellement superficielles, y compris ceux qui ont travaillé avec moi sur mes fantaisies. Vraiment, je ne sais pas comment je vais faire [pour affronter] le Jugement Dernier, alors que j’ai mobilisé le temps de tant de monde », dit-il, mi-figue, mi-raisin.

Ses doutes semblent honnêtes, à l’oreille. Déraisonnable Fersen ! Lui qui a pourtant été fait officier de l’ordre des Arts et des Lettres ! On s’empresse d’essayer de le rassurer par une tirade ronflante sur l’Art et sa nécessité, hors de tout critère économique. « Oui, c’est vrai. Et c’est la pensée qui me vient immédiatement après, heureusement », rebondit notre interlocuteur, soulagé par cette sollicitude.

On le sent inquiet. La crise du disque... « Oui, le type qui refuse de donner son slip, on peut y voir une métaphore de la crise [économique] : ce type, les fesses à l’air, c’est aussi l’image du dénuement. »

Ou la crise du corps, à l’âge où « la viande commence à se faisander » et qu’on craint de voir ses chansonnettes virer au « moisi », rigole-t-il, avant d’expliquer sa double référence à Fred Fortin (moisi moé’ssi) et à la pourriture noble qui caractérise la culture du vin et du fromage en France.