Depuis plusieurs années, la famille Fioramore refuse de suivre le rythme effréné de la société. Ça n’empêche pas quatre membres du petit clan – Marie-Fleur, Yannick, Vanessa et Esteban – de pratiquer le judo.

«Une famille à part»: la vie sans boulets des Fioramore

Vivre sans dettes, sans factures, sans horaires et sans boulets. Faire grimper son indice de bonheur, à une condition : sacrifier tout confort moderne, ou presque. La formule paraît surréelle ? C’est le pari qu’a fait la famille Fioramore il y a 15 ans. Et ils n’échangeraient leur mode de vie pour rien au monde.

Récemment, la famille a acheté une maison à Notre-Dame-du-Laus. Pour la première fois en 15 ans, ses huit membres vivaient dans un logement doté d’électricité et d’eau courante. Pour Yannick, sa conjointe Michèle, sa sœur Vanessa et leur mère, c’était le retour aux commodités d’un quotidien lointain ; pour Marie-Fleur (16 ans), Esteban (15 ans), Léa-Rose (7 ans) et Olivier (6 ans), c’était une première. Le grand luxe.

Sauf pour l’aînée de la fratrie, tous n’ont connu jusque-là qu’un mode de vie reclus et presque autosuffisant, cartographié dans le documentaire Une famille à part. Le film de la boîte ottavienne Balestra sera diffusé à ICI Radio-Canada le samedi 16 mars, à 22 h 30.

Pendant 13 ans, les Fioramore habitaient un domaine dans les environs de L’Ange-Gardien situé à quatre kilomètres de toute route. On s’y rendait tantôt en motoneige ou en véhicule tout-terrain, tantôt à pied. Un édifice principal qu’ils avaient eux-mêmes construit abritait toute leur vie : leur chez-eux, leur boulangerie, la salle de classe où les enfants faisaient l’école à la maison, leur atelier... Pas de télé, de frigo, d’Internet. Pas non plus de carte de crédit, de factures d’électricité, d’hypothèque, de courrier ou même d’adresse. Là-bas, on chauffait au bois, les enfants rapportaient l’eau de la source chaque jour, et les rares fois où on a eu besoin de l’ordinateur, on générait l’électricité nécessaire en pédalant sur un vélo stationnaire. Sauf pour la nourriture et l’essence, les rares achats se faisaient dans les magasins de produits usagés, et encore : règle générale, lorsqu’on voulait quelque chose, on le fabriquait soi-même.

Déconnectés, les Fioramore ? Au contraire : dans cette famille tissée serrée, on ne s’en fait pas pour grand-chose. Surtout pas pour les biens matériels. Au début de leur vie « dans le bois », 250 $ par mois suffisaient à leur épicerie et à l’essence. Lorsque l’aînée s’est mise au judo, il y a quelques années, il a fallu trouver un revenu stable ; la construction de poulaillers leur permet de payer ses compétitions et les cours que suivent maintenant la moitié de la tribu. Grâce à ce produit, dans les années de vache grasse, leur revenu total grimpait à quelque 5000 $.

C’est bien assez, souligne Yannick.

Assis à même les tatamis du centre gatinois où Yannick, Vanessa, Marie-Fleur et Esteban s’entraînent aux arts martiaux, le père de la famille résume les réflexions qui l’ont mené là. « C’est drôle parce que les gens veulent de l’argent pour avoir du temps. C’est une perte de temps. Si tu veux de l’argent, va chercher de l’argent ; si tu veux avoir du temps, va chercher du temps. »

« On est un peu bernés à cause de la publicité. (...) Si tu savais à quel point ça vient te chercher. C’est toujours “t’es pas assez belle, t’es trop pauvre”… Ils jouent sur l’amour et la sécurité. Mais acheter leurs produits, ça coûte de l’argent. Et faire de l’argent, ça prend du temps... »

C’est exactement de ce cercle vicieux consumériste que Yannick a voulu s’extirper. « J’ai décidé que je voulais du temps. »

L’exode

« Quand je suis arrivé dans le bois, j’étais frustré. Je détestais la société, se souvient le père de famille en éclatant de rire. J’étais un anarchiste, vraiment ! »

Plus jeune, Yannick n’était pas doué à l’école. Un « vrai cr... de cancre » expulsé à répétition. C’est vers l’entrepreneuriat qu’il s’est tourné, adulte, en démarrant ses propres petites compagnies. Mais rien pour lui n’avait de sens. « Ça ne me menait nulle part. Je ne voyais pas vraiment où je m’en allais. J’avais fait de l’argent et je trouvais que c’était comme une roue incessante. Plus j’en faisais, plus ça me coûtait (de temps), ajoute-t-il. Et maintenant, je suis en paix avec ça, mais dans le temps j’étais choqué que tout tourne autour de l’argent. Je ne pouvais jamais avoir un contact direct avec quelque chose ; il fallait toujours qu’il y ait l’intermédiaire de l’argent dans tout, tout le temps ! »

La suite est digne d’une version heureuse d’Into the Wild. Yannick a d’abord voulu vivre en ermite dans les Rocheuses, mais la rigueur des conditions l’a rapidement fait rebrousser chemin. Il a ensuite déniché un bateau sur lequel il vivrait de pêche et d’eau de pluie, mais 10 000 $ lui manquaient pour compléter l’offre d’achat. C’est lors d’une randonnée en forêt qu’il a découvert un terrain sur la rive d’un lac à L’Ange-Gardien, où la seule bâtisse était ce qu’il appelle affectueusement un « shack à souris ».

C’était décidé : c’était là qu’il allait habiter. Même si aucun panneau n’indiquait que la propriété était à vendre, même s’il faudrait tout construire sans qu’il ne sache visser ou clouer, et même si l’hiver, au premier étage, le vent filtrait à travers les rondins dudit « shack à souris »...

C’est finalement à 30 ans que le grand exode s’est fait. Michèle, Vanessa et sa mère sont venues le rejoindre au fil des mois. Le froid initial au premier étage « ne nous a pas découragés pantoute ; c’était même sublime. C’est difficile à expliquer. J’aimerais que les gens comprennent comment tu es bien ; comment, quand tu n’as rien, tu as… »

Il se reprend. « Bon, tu n’as pas tout, parce que tu n’as rien. Mais tu as du temps. »

Le retour « en société »

Lorsque Balestra a approché les Fioramore pour capter les images Une famille à part, le plan était de leur rendre visite à répétition pour les filmer chaque saison dans leur domaine de L’Ange-Gardien. Sauf que la maison a brûlé. Il ne reste plus rien : chaque salle, chaque clou, chaque planche – calciné, réduit en cendres. Et comble de malchance, l’incendie a tout dévoré une semaine exactement avant la première visite...

Le documentaire montre leur transition vers un mode de vie moins reclus. Tous semblent en paix par rapport à la suite des événements. Aujourd’hui établis sur un nouveau terrain presque aussi reculé – cette fois doté d’une adresse –, les huit cultivent presque toute leur nourriture dans leurs nouveaux champs et élèvent les animaux qu’ils consommeront. Un luxe qu’ils n’avaient pas dans leur résidence précédente. « Notre rêve quand on vivait là-bas, c’était vraiment de s’autosuffire sur le plan alimentaire, explique Vanessa. C’était dur ; partout où on creusait, c’était de la roche ! » On apprécie l’usage de la laveuse et de l’éclairage électrique le soir, même si « l’électricité, ce n’est pas ça qui change notre vie, relativise Yannick. D’ici 5 ans, on veut être complètement autonomes et encore plus off the grid qu’on l’était. »

Marie-Fleur a récemment quitté « l’école » pour fabriquer des poulaillers avec ses parents tout en continuant le judo. Elle excelle ; la judoka a déjà atteint le troisième rang chez les moins de 18 ans au pays. Ses trois cadets continuent l’école à la maison. Sans respecter d’horaire fixe, ils font régulièrement des dictées, des concours de géographie, des mathématiques. Ils passent peu de temps assis ; parmi leurs projets, notamment, ils ont filmé, monté et mis en ligne Les pt’its dégourdis, une série de vidéos YouTube dans lesquels ils devaient montrer aux internautes comment faire une serre, du sirop d’érable ou des raquettes. Ils sont particulièrement sensibilisés à l’écologie : aucun gaspillage n’est toléré à la maison. Ils frissonnent d’horreur lorsqu’un cousin ou une amie en visite, inconscient de l’impact d’un mode de vie « normal », a le malheur de laisser couler l’eau pour rien...

Aimeraient-ils garder le même mode de vie lorsqu’ils seront grands ? Marie-Fleur et Esteban acquiescent en chœur. Sont-ils curieux de découvrir autre chose ? L’aînée répond pour les deux : « Pas vraiment, non ! »

Le documentaire Une famille à part sera diffusé le samedi 16 mars à 22 h 30 (dans la case Doc Humanité) à ICI Radio-Canada. Pour de plus amples renseignements, rendez vous au ici.radio-canada.ca.