Mehdi et Val, résume la productrice de Slalom Marie-Pierre Gariépy, «c’est un peu Game Of Thrones, sans violence, sans sexe et avec des jeunes qui s’amusent».

L’aventure dépaysante de Mehdi et Val

ICI Radio-Canada télé entamera, le 6 janvier (à 8 h), la diffusion d’une nouvelle série-jeunesse, Mehdi et Val. Le diffuseur public a de grands projets pour cette série de 33 épisodes concoctée à Ottawa – par les productions Slalom (à qui on doit Motel Monstre, La Ruée vers l’or, Toi & Moi, etc.), en partenariat avec la boîte montréalaise Fair-Play.

La série, qui cible les 6 à 9 ans, transporte ses deux jeunes protagonistes – Mehdi et Valérie – jusqu’au Moyen Âge, grâce à des épées magiques leur permettant de faire des sauts de puce dans le temps.

La confiance règne au point que Radio-Canada a déjà commandé – avant même la diffusion du premier épisode – une 2e et une 3e saison. Ce qui est une situation assez exceptionnelle, convient la productrice de Slalom, Marie-Pierre Gariépy. 

Le tournage de la saison 2 démarrera à la mi-janvier ; la suivante sera tournée en juillet. Une quatrième saison, qui attend encore une réponse des bailleurs de fonds (notamment du Fonds des médias du Canada), mais qui a reçu l’accord de principe du diffuseur, est déjà en développement dans les mains de son auteure-conceptrice, Marie-Hélène Dubé. 

C’est que Radio-Canada a l’ambition de faire de Mehdi et Val une série « quotidienne », et non plus hebdomadaire, à partir de septembre 2018. 

En dépit des apparences, la série joue très peu dans les eaux du fantastique. La présence des deux épées magiques sert avant tout de prétexte narratif pour faire des aller-retour entre le présent et le royaume médiéval de Tircavel. Ce qui, conséquemment, permet de mettre à profit à une époque les connaissances acquises à l’autre. « C’est aussi une façon de montrer à quel point les enfants d’aujourd’hui connaissent plus de choses que la plupart des adultes du Moyen Âge », assure Marie-Hélène Dubé. « À cet âge-là, ils ont déjà une bonne compréhension de ce que sont les microbes, ou de l’héliocentrisme, alors qu’à l’époque médiévale... » 

« Échanges culturels »

 « On voulait une histoire réaliste », ou à tout le moins « plausible », et ne surtout « pas tomber dans le fantastique à la Narnia », soutient la scénariste, qui voit la série comme le récit d’une « immigration ». Le « voyage » de Mehdi et Valérie est temporel, et non pas géographique, mais il s’agit du même « dépaysement »... lequel permet d’aborder par la bande « les préjugés » et les « échanges culturels » que sous-tend toute migration, soutient l’idéatrice. Partager ses connaissances pour mieux s’entraider, voici qui servira de leit-motiv à la série, dès les deux voyageurs se seront liés d’amitié avec la poignée d’enfants rencontrés à Tircavel. Près de la moitié (7 sur 16) des comédiens principaux de Mehdi et Val sont des jeunes.

« On devrait donc apprendre plein de petites choses sur l’époque ; ça fait partie du choc entre le présent et le passé », insiste-t-elle. Et de mentionner que les petits spectateurs découvriront par exemple, « comment on soignait grâce aux sangsues, comment on fabriquait certaines couleurs pour les teintures, ou comment les gens réagissaient à une éclipse solaire ». 

Bien sûr, « on se permet certaines libertés ». Ainsi, par souci de « refléter la société » cosmopolite et multiconfessionnelle d’aujourd’hui, la série fait volontairement l’impasse sur l’omniprésence de l’Église et de la religion, pourtant emblématique de l’époque médiévale. On entendra le son des cloches qui rythment la vie quotidienne, mais ça n’ira guère plus loin.

En passant, comme le suggère son prénom, Mehdi est d’origine maghrébine. Un Sarrazin, quoi ! Mais sa couleur de peau ne fera sourciller absolument personne, dans ce Moyen Âge « arrangé ».

Réalisme historique

Le thème des chevaliers et des châteaux forts est d’autant plus porteur que l’initiation à  l’époque médiévale fait partie du curriculum au primaire, tant au Québec  (2e ou 3e cycle) qu’en Ontario (4e année).

Deux historiennes de l’Université d’Ottawa ont permis d’affiner ou corriger de petits détails, tant à l’étape de la scénarisation que lors de l’élaboration des costumes et des décors. « Grâce à elles, on a eu accès à plein de ressources qui nous ont permis de comprendre par exemple comment on s’habillait à l’époque, ou à quels jeux les gens jouaient », évoque la conceptrice-scénariste.

L’Autorité héraldique du Canada, qui conçoit les armoiries de chaque Gouverneur général, a également mis la main à la pâte. « Ils ont fait les armoiries du seigneur de Tircavel et du chevalier de Monlourdo [deux personnages campés par des comédiens d’Ottawa, Vincent Poirier et Roch Castonguay], à partir des informations qu’on leur a données sur les personnages, les familles et leurs caractéristiques », fait valoir Mme Dubé. 

En outre, des fiches pédagogiques seront vraisemblablement mises en ligne bientôt, laisse-t-on entendre, au sein de Slalom.  

Mais si la série se distingue par sa plus-value historique, ce n’est pas le souci premier, affirment ses artisans. « On n’a pas de mandat pédagogique, on est plus dans le plaisir », exprime Mme Dubé. 

Pour le réalisateur de trois premières saisons de Mehdi et Val, Martin Cadotte, « l’objectif, c’est que le contenu pédagogique soit caché ».  

L’aventure... dehors

Le réalisateur voit essentiellement « une série d’action et d’aventures, pleine de rebondissements ». 

« Toutes proportions gardées, c’est un peu un Game of Thrones, sans violence, sans sexe, et avec des jeunes qui s’amusent », pouffe-t-il, sachant pertinemment que les budgets de Slalom sont à des années-lumière des ceux dont dispose la chaîne HBO. En outre, les productions jeunesse sont depuis longtemps le parent pauvre de la production télévisuelle au Canada, rappelle la productrice de  Slalom, Marie-Pierre Gariépy. Qui savait malgré tout, dès le début, qu’elle « voulait faire une série où les enfants couraient et bougeaient : une série d’aventures ». 

Durant le tournage, l’équipe n’a pas lésiné sur les moyens. Contrairement à la plupart des téléséries jeunesse, qui ont pris l’habitude de s’enclaver en studio, meilleur moyen de limiter les coûts de production, Mehdi et Val envoie tout le monde jouer dehors, le plus souvent possible. 

La série a pour décors naturels les champs et forêts des environs de Sarsfield, dans l’Est ontarien, où sont campés la bourgade fictive de Languille-sous-roche et le royaume de Tircavel. Le château s’y dresse orgueilleusement grâce aux miracles de la technologie numérique. 

L’équipe sort souvent – et se permet même de tourner avec moult animaux – mais prend soin de ne pas ralentir l’action. « On tourne avec deux caméras, pour avoir de multiples points de vue [et arriver à la table de montage avec] beaucoup de plans. J’ai aussi pu travailler avec un drone. On peut se permettre plein de travellings, ce qui est important, parce qu’on cherche un rythme rapide, très télévisuel, pour accrocher les jeunes » spectateurs, indique le réalisateur ottavien. 

« C’est comme un Conte pour tous, mais au rythme d’aujourd’hui. Car il y a aussi une idée de gang, l’envie de représenter des jeunes de façon différente, qui s’amusent ensemble, dehors » plutôt que dans le cadre habituel « où ils sont toujours à pitonner devant un écran », poursuit Martin Cadotte, qui, en mai dernier, il a été promu à un poste de direction à l’Institut national de l’image et du son (l’INIS, prestigieux centre de formation montréalais).

Mme Dubé n’en est pas ses premières armes, en écriture jeunesse : elle fut co-créatrice et co-auteure de Motel Monstre, qui a connu six saisons ; elle a par ailleurs contribué à l’écriture des émissions Kaboum et Sam Chicotte, pour Télé-Québec, et mis sa plume au service d’émissions « adultes », telles Destinées ou Un tueur si proche. Elle vient en outre d’intégrer les rangs des formateurs de l’INIS, en scénarisation jeunesse. 

S'ADAPTER À SON PUBLIC

La télésérie Mehdi et Val vise le public des 6 à 9 ans. Or, on ne s’adresse à eux comme on le ferait avec les 8 à 10 ans, qui était le public de la précédente série produite par Slalom, Motel Monstre.

« On ne construit pas nos histoires de la même manière. La chronologie doit être plus ‘directe’. Il faut moins d’ellipses et de sauts dans le temps », explique Marie-Hélène Dubé. « On est aussi moins dans l’absurde et les apartés. L’humour [réside] davantage dans les personnages, leurs travers, ou les situations qu’ils vivent. 

Et il faut régulièrement répéter les [enjeux des] quêtes. Ceci dit, j’ai l’impression que la série va ratisser beaucoup plus large, et intéresser les 6-12 ans » en fonction des thèmes déclinés au fil des épisodes. Onze auteurs – dont le comédien Vincent Poirier – se sont partagé l’écriture de la centaine d’épisodes des trois premières saisons.

Parce que ce public est friand d’écrans et de vecteurs ludiques d’apprentissage, Slalom a fait concevoir un jeu interactif lié à l’univers de Mehdi et Val. Celui-ci est déjà en ligne sur la page que le  site Internet de Radio-Canada consacre à la nouvelle télésérie. Deux autres jeux sont en phase de développement.