Avec Louis-José Houde en tête, la comédie Menteur atteint son but. Le film est la meilleure comédie du réalisateur Émile Gaudreault.

Superbes supercheries

CRITIQUE / Avec sa prémisse tarabiscotée – à force de raconter n’importe quoi, un menteur compulsif finit par altérer la réalité, qui devient le reflet de ses mensonges – Menteur aurait pu n’être qu’une maladroite succession de gags sans queue ni tête. Il n’en est rien : Émile Gaudreault signe ici sa meilleure comédie, point barre, lui qui a pourtant déjà réalisé certaines des bouffonneries les plus populaires du box-office québécois (Nuit de noces et De père en flic, notamment).

Ne nous méprenons pas : oui, c’est n’importe quoi. Mais du grand n’importe quoi, avec l’emphase mise sur « grand » !

Le scénario permet d’aller de surprise en surprise, à mesure que font surface les conséquences des mensonges de Simon, un charismatique affabulateur. Le personnage est campé par Louis-José Houde. L’humoriste ne s’éloigne guère de son habituel registre scénique, mais s’aventure parfois dans une veine slapstick... où, contre toute attente, il se révèle très convainquant (quiconque aime détester certains genres musicaux croulera de rire pendant une bonne minute, à le voir danser le jazz comme un pantin grimaçant de terreur).

L’humour « physique », toutefois, c’est surtout Antoine Bertrand qui le porte, à travers le rôle de Phil, frère de Simon. Qui est aussi son parfait miroir inversé. Et le seul autre individu sur terre à se rendre compte qu’il y a quelque chose qui cloche avec la réalité.

Avec Antoine Bertrand, on plonge dans un humour à la Pierre Richard, le François Perrin éternellement malchanceux/maladroit de La Chèvre et du Grand Blond. En faisant durer le plaisir, pendant que les deux « jumeaux cosmiques » tentent de trouver une façon de corriger la « réalité », souvent farfelue, parfois catastrophique, altérée par les délires du mythomane.

Si l’arc de Simon est un peu écrit d’avance — sortir du déni, reconnaître sa folie et commencer à tenir des discours plus conformes à la vérité ; bref, le même genre de quête rédemptoire que Jim Carrey dans Liar, Liar – cela n’enlève rien au plaisir jubilatoire de Menteur.

Le côté « fourre-tout » du film a quelque chose de pratique : on peut explorer des formes d’humour assez disparates.

Tout n’est donc pas loufoque, dans cette comédie de situation.

On explore tout l’arsenal du rire : un zeste d’humour trash ou cruel, ici ; là, une pincée de slapstick ou de quiproquo.

Le récit flirte aussi avec la comédie romantique, en pimentant les choses d’ingrédients dramatiques qui, à défaut de causer de réelles surprises, fonctionnent plutôt bien.

Simon tombe amoureux de Chloé... laquelle est aussi tombée sous le charme du menteur, mais pour de bien mauvaises raisons. À ce chapitre, l’envie de prolonger le fantasme mythomane l’emporte sur l’envie de corriger la réalité. Dilemme !

Dans son tout premier grand rôle au cinéma, Catherine Chabot (Chloé), jeune comédienne issue du théâtre, est renversante de naturel, et ne se laisse jamais éclipser par ses deux partenaires de jeu, pourtant assez énormes, merci.

Le côté « pot-pourri » lui autorise même à revisiter de vieilles idées, comme le filon du tueur en série si-loin-si-proche : Gaudreault, qui nous a déjà fait le coup dans Le sens de l’humour, recycle les choses avec brio, punch et légèreté.

Blagues littéraires

Certes, Menteur ne résiste pas toujours à la facilité, mais il parvient à faire de l’humour grand public distrayant. Et gageons qu’il réussira à rallier les amateurs d’humour plus fin – ceux qui furent davantage convaincus par Starbuck ou La grande séduction que par De père en flic ou Bon Cop Bad Cop, par exemple. Car Émile Gaudreault, également scénariste, trouve des façons d’incorporer quelques blagues littéraires (sur Léon Tolstoï… il fallait oser !) ou d’être drôlement intelligent en évoquant le complexe d’Électre. Et puis, il parsème son film de répliques promises à un grand avenir (on mise notre chemise sur « On a reséquencé le multichose » !)

Son film est en outre un véritable cadeau pour la brochette de comédiens qui se partagent les rôles secondaires. De par la nature binaire, schizophrénique, du scénario, ils sont appelés à tenir deux rôles en un. Et c’est un pur délice que de les voir dans deux registres, généralement diamétralement opposés. Les doubles prestations de Véronique Le Flaguais et Luc Senay (les parents) sont particulièrement rafraîchissantes, tout comme celles d’Anne-Élizbeth Bossé (la blonde de Phil) et de Geneviève Schmidt (France, la patronne), qui offrent de magnifiques fêlures.

Le récit n’avance pas toujours assez vite, mais ce n’est pas grave, ça laisse au spectateur le temps d’apprécier les outrances du scénario, en même temps qu’on savoure une à une les conséquences des mensonges de Simon.

Ceux-ci ont été discrètement installés dans les premières scènes du film. Après, tout est dans l’art de jongler avec la Loi de Murphy (le théorème postulant que si quelque chose peut empirer, ça va se produire). Et dans l’orchestration de ce mal-en-pis, Gaudreault s’impose comme un véritable artiste.

Titre : Menteur

Réalisateur : Émile Gaudreault

Comédiens : Louis-José Houde, Antoine Bertrand, Catherine Chabot

Cote : ****