Bears of Legend sera de passage à la salle Jean-Despréz, le vendredi 14 décembre.

Voyage au coeur d’un dépanneur

Il y a sept ans, les musiciens de Bears of Legend ne demandaient pas mieux que de « jammer » ensemble chaque vendredi soir. Trois albums et un succès inespéré plus tard, les sept Mauriciens transporteront les Gatinois dans l’esprit bienfaisant de leur première tanière : dans un dépanneur retapé.

Il y a quelque chose de farouchement indépendant chez ces Ours légendaires. Aucun diktat de l’industrie musicale, aucun spectacle de trop ne viendra déranger leur vie familiale. Sauf les relations de presse et la distribution, tout est bricolé à l’interne. Le groupe de Shawinigan a sa boîte de production, organise ses tournées québécoises, enregistre chez son batteur, fait ses pochettes d’album. « Je suis un punk dans l’âme ! illustre en riant le chanteur David Lavergne. J’ai toujours voulu faire les choses par moi-même. Il n’a jamais été question de signer avec une maison de disque ; on voulait garder le contrôle. »

L’ourson de projet est né il y a sept ans dans un dépanneur abandonné réaménagé en local de répétition (par les « punks » spirituels, bien entendu). Avant chaque rencontre hebdomadaire, le chanteur s’y présentait à l’avance pour nettoyer la place, tamiser les lumières et allumer des chandelles. Le rituel quasi méditatif avait un unique mantra pour les sept musiciens : « se faire du bien, sans penser vraiment au lendemain ».

Été 2014. Presque victimes du succès de leur premier album (Good Morning Motherland, 2012), les Bears of Legend naviguaient aux quatre coins du Québec, un deuxième opus dans la cale. En un été, l’équipage a fait 60 arrêts. C’était inévitable ; l’équilibre musique-famille avait pris le large. « C’était épouvantable », se souvient le chanteur.

La croisière a ralenti sa vitesse. Toujours avec un pied sur le frein, le groupe a arpenté l’Europe et continué sa conquête québécoise. Sauf que la constante pression commerciale de la musique est restée comme une ombre au-dessus de leurs têtes.

« Je ne peux pas cacher qu’à un moment donné, à force de faire des shows, on vient avec ce réflexe de tout faire de manière machinale ou de toujours orienter nos actions pour que le projet marche, pour que ça aille bien, que les gens aient du fun, pour vendre des CD… » laisse tomber David.

« Toujours avoir une arrière-pensée commerciale derrière chaque action, ça devient un peu blasant. À un moment donné, j’étais vraiment déconnecté. Je ne me sentais plus bien. »

En octobre dernier, le troisième album A Million Lives a été dévoilé sans spectacle de lancement, équilibre oblige. Pour la tournée, « j’ai eu le goût de revenir à cette dimension un peu plus naturelle, plus saine de faire de la musique pour se faire du bien, assure David. Au spectacle, on va essayer de faire un peu plus de place à ce qu’on appelle le moment présent. »

Par chance, la salle Jean-Despréz offrira un terrain propice au retour aux sources (métaphorique) qui s’opérera le vendredi 14 décembre.

La salle faisant partie des cinq que le groupe a visitées le plus souvent, les Ours s’y trouvent « chez eux ». Comble du confort familier, une membre du groupe, la claviériste Claudine Roy, est Gatinoise depuis juillet dernier.

« Des opportunités de tournée, on en a plus que le nombre de journées dans une année. Il faut se garder du temps pour nous. Donc les spectacles qu’on fait, on veut que ce soit les spectacles qu’on a vraiment envie de faire. On a choisi d’aller à la salle Jean-Despréz parce qu’on a le goût de jouer à la salle Jean-Despréz, ajoute David. On dompte bien la bête, on ne veut pas qu’elle prenne toute la place. »

Vivre ses vies

Dans l’esprit du « moment présent », les récits racontés entre les chansons sont moins planifiés que dans les spectacles précédents. L’histoire aura un point de départ qui n’a jamais été raconté sur scène : le jour où David a tout laissé tomber pour faire de la musique.

« J’étais sur le point de déposer mon mémoire. Je faisais une double maîtrise en psychoéducation. J’avais un super bel emploi : j’enseignais à l’université », raconte-t-il. Mais un profond mal-être l’a foudroyé. « C’est comme si ça faisait longtemps que je ne m’étais pas écouté. On nous met rapidement sur les bancs d’école. Quand tu as le cerveau pour briller à l’école, tu vois toutes les opportunités qui s’offrent à toi. Tu ne t’en es même pas rendu compte et tu as déjà fait huit, neuf ans de scolarité à l’université. Je me suis dit, “est-ce que j’ai vraiment pris le temps de penser à ce que je veux vraiment faire, outre que pour me rendre utile et gagner de l’argent ?” »

On savait déjà les Bears amateurs d’histoires à raconter. Le deuxième album, Ghostwritten Chronicles (2015), narre comme un carnet de bord fictif les histoires de l’équipage d’un navire. A Million Lives décolle de la mer vers le ciel ; l’album est teinté de la quête de sens récente du chanteur sur la brièveté de l’existence humaine. « Moi, dans un avion, je paniquais. J’étais persuadé que j’allais mourir à chaque fois. J’ai réalisé que cette peur-là venait carrément du fait que je n’avais aucun espoir en la vie après notre mort physique. Au quotidien, j’ai réalisé que cette crainte était sous-jacente à chaque chose que je faisais dans la vie. »

« On entend souvent : “vis ta vie comme si tu n’en avais qu’une seule”. Moi je dis le contraire : vis ta vie comme si tu en avais plusieurs. » Comme si chacun avait A Million Lives. « Ça me stresse moins ! »