Sébastien Ricard pose sa voix – et son corps – sur les compositions du trio Tango Boréal.

Un tango littéraire avec Borgès

Pourquoi choisir entre musique, théâtre, danse et littérature quand on peut tout allier en un seul spectacle ? Présentée comme un « opéra de poche » par son interprète Sébastien Ricard, La Bibliothèque interdite s’installe au studio du Centre national des arts du 6 au 9 décembre.

L’Argentine de Borgès, le tango cher à Piazzolla, l’élégance tamisée d’un autre siècle... Incursion dans un univers où la performance, plurielle, se conjugue à l’œuvre foisonnante du grand poète argentin disparu en 1986. 

Cette création poursuit un travail de lectures inauguré en 2010 au festival littéraire En toutes lettres, à Québec, où Sébastien Ricard lisait des extraits de Jorge Luis Borgès.

« Il a apporté quelque chose d’inédit en littérature, analyse le comédien. Son écriture ouvre sur des mondes inaccessibles, convoque différents niveaux de fiction. Il a développé un jeu avec la littérature qui lui est propre. Le découvrir, c’est s’ouvrir à tout un continent. »

La Bibliothèque interdite évoque l’Argentine des années 1940 en mettant en scène le personnage de Borgès, auteur victime des humiliations de Juan Perón : le dictateur argentin le fit chasser de la bibliothèque nationale, où il travaillait, et le nomma inspecteur des lapins et volailles au marché de l’avenida Córdoba ! Un cas qui devait servir d’exemple, à l’époque du « péronisme » et de l’anti-intellectualisme populiste. 

« Le spectacle aborde la solitude qu’entraîne la création, poursuit Sébastien Ricard. Cet enfermement-là relève-t-il de la folie ou serait-il plutôt la conséquence d’un régime politique autoritaire ? »

Sébastien Ricard

Durant plus d’une heure, La Bibliothèque interdite nous fait virevolter d’une voix à une autre, d’un personnage à l’autre, jonglant entre différents référentiels : réalité, fiction et univers fantasmé.

Tango Boréal

Sur scène, le chanteur Loco Locassien s’entoure des musiciens de Tango Boréal que dirige le bandéoniste Denis Plante, avec Matthieu Léveillé (guitare) et Francis Palma (contrebasse). Car la parole du poète dissident s’exprime aussi en chansons, dans un livret écrit et composé par Denis Plante.

La mise en scène — cosignée avec Brigitte Haentjens — suggère l’enfermement de ce personnage atteint de cécité dans une cellule. Est-il victime de censure ? S’agit-il d’une métaphore de son propre retranchement créatif ? De son aveuglement ?

« La bibliothèque dont il est responsable représente le savoir, considéré dangereux par le pouvoir », explique Sébastien Ricard, qui ose des parallèles politiques plus contemporains avec l’Espagne ou la Catalogne. Dans le récit qu’il incarne entouré de ses musiciens, plane aussi l’ombre menaçante d’un inspecteur, épinglé en chanson par le poète. Son censeur cherche par tous les moyens à avoir accès à ladite bibliothèque interdite...

Ce lieu est toujours apparu comme un espace privilégié chez Borgès : bibliothèque paternelle où ont été découverts les récits d’aventures, bibliothèque nationale dont il sera le conservateur aveugle, semblant garder en mémoire la totalité de l’écriture. 

Au slogan péroniste « espadrilles oui, livres non », l’auteur opposait son approche optimiste des choses en estimant que la vertu des tyrannies était d’obliger les artistes à inventer des métaphores...

Les derniers engagements politiques de Borges durant la dictature militaire lui coûtèrent pourtant le Nobel. 


POUR Y ALLER

Quand ? Du 6 au 9 décembre

Où ? Centre national des arts

Renseignements : Billetterie du CNA ; 613-947-7000 ; Ticketmaster.ca ; 1-888-991-2787