Traduire les arts vivants en algorithmes

Faites l’exercice. Cherchez « spectacles à Gatineau » dans Google. Alegría, The Brassens Project à Propulsion Scène et les lundis Jazz du Minotaure font partie des résultats... de même que des matches de football, des soupers pour célibataires et des vins et fromages corporatifs.

Mais tapez « films à Gatineau » ; Google offre la liste exhaustive des films à l’affiche dans les cinémas de la ville, et si l’on clique sur un titre, ses informations, ses critiques, et ses horaires de projection apparaissent. Pourquoi cette disparité ? L’explication est à la fois simple et complexe : parce que les arts de la scène parlent mal le langage des métadonnées, répondent en chœur l’Association canadienne des organismes artistiques (CAPACOA) d’Ottawa et la Haute école spécialisée bernoise, qui ont fait paraître mercredi le rapport Lier l’avenir numérique des arts de la scène.

Pour qu’un ordinateur « comprenne » une information — et donc pour que Google ne propose que des « spectacles » à proprement parler —, il faut qu’elle soit codifiée selon des métadonnées descriptives accessibles et lisibles par des machines. L’industrie du cinéma dispose déjà d’identifiants numériques et de bases de données centralisées.

Le monde du livre aussi s’est doté depuis longtemps d’un ensemble de normes pour identifier des livres et pour échanger des informations sur leurs catalogues. Mais parce qu’il est un objet vivant, parce qu’il n’est ni physique ni numérique, le spectacle souffre d’un retard par rapport aux autres formes d’art dans l’espace virtuel.

À l’ère où l’on fait l’essentiel de ses recherches sur Internet, et où des algorithmes se chargent seuls de faire des recommandations personnalisées, ce qui n’est pas accessible sous forme de données y passe inaperçu.

Sans cette voix, le rapport prédit au spectacle « une disparition par obsolescence non programmée ».

Fruit de deux ans de travail, le document donne suite à plusieurs autres recherches. « C’est un sujet critique pour notre secteur d’activités », explique le directeur de la recherche et du développement de CAPACOA, Frédéric Julien.

« Les autres recherches avaient souligné le besoin d’une stratégie collective de données et de rendre ces informations disponibles sous forme de données structurées, soit des données qui fournissent aux ordinateurs des informations sur le sens de la donnée. (...) Il faut souligner, par exemple, la date de l’événement, le fait que c’est un spectacle... C’est le genre de chose qu’on doit préciser, sinon les machines sont dans le noir. »

Les chercheurs se sont entre autres penchés sur les façons de faire du monde des bibliothèques. Ce modèle comblerait l’essentiel des besoins de celui du spectacle, ont-ils découvert. Résultat : le rapport propose un concept qui en est largement inspiré, et qui utilise les données ouvertes et liées. « C’est une nouvelle façon de présenter la donnée, détaille M. Julien. Vous et moi avons grandi dans un monde où la donnée existait dans une base, le plus souvent relationnelle — c’est-à-dire, des tables en relation avec d’autres tables. Avec la donnée ouverte, on peut ajouter de la valeur dans la donnée et la rendre liée à d’autres données, ce qui permet une croissance exponentielle d’un écosystème de données. »

Les possibilités d’un tel modèle sont pratiquement infinies. Par exemple, une recherche sur La plus grosse poutine du monde permettrait de lier le livre d’Andrée Poulin, la pièce de théâtre qui sera représentée en novembre à La Nouvelle-Scène et le texte dramaturgique, tous ensemble.

Pour le consommateur, il pourrait aussi se construire un historique et recevoir des suggestions qui correspondent à ses goûts.

À partir de la semaine prochaine, CAPACOA travaillera avec l’organisation Culture Creates pour récolter des premières données avec un prototype qui lit les textes et les convertit selon le modèle développé.

Avec ce rapport, M. Julien dit espérer voir des résultats concrets d’ici « deux ou trois ans ».

D’ici là, il continuera d’y avoir chaque mardi un Calendrier culturel dans Le Droit.