Kaitlin Milroy et Alex Millaire

Ste-Quequepart, le village sonore de Moonfruits

Réfléchir la société humaine, son tissu social et ses enjeux. Tel est le mandat artistique que s’est donné Moonfruits, duo folk franco composé de Kaitlin Milroy et d’Alex Millaire, couple dans la vie comme sur scène.

« Réfléchir »... au sens de « s’en faire le reflet ». La première moitié du nom Moonfruits fait référence à l’albédo lunaire, ce jeu de miroir par lequel l’astre – qui n’émet pas vraiment de lumière – réfléchit la lumière du Soleil. De la même façon, le duo pose un regard oblique sur un lieu qui n’existe pas, mais d’où se révèlent les rouages d’une société qu’on reconnaît assurément.

Plutôt que d’égrener des chansons sans lien les unes aux autres, Moonfruits s’est fait, sur disque comme en spectacle, l’architecte d’un village sonore baptisé Ste-Quequepart. Chacune des compositions apporte sa pierre à l’édifice, en mettant en scène ici un lieu pittoresque ou une artère, là un résident sympathique ou un voisin grognon.

Les chansons dessinent « des portraits et des moments » de la vie de St-Quequepart, qui a non seulement sa cartographie précise, mais aussi sa réalité chronologique et ses rapports de force sociopolitiques, explique le duo.

Depuis la sortie du disque, en 2017, Kaitlin Milroy et Alex Millaire n’ont eu de cesse d’ajouter des rues, voire des quartiers, à la map imaginaire de leur village. Lequel grandit désormais dans l’ombre menaçante d’une grande ville pas moins fictive : Everywheresville, métropole cherchant à l’annexer, précisent les deux architectes.

Ste-Quequepart n’est guère concerné par l’exode rural, puisque de nouveaux personnages s’y greffent régulièrement. Ste-Quequepart abriterait environ « mille villageois, même si nous, on n’en connaît que deux douzaines ».

Avec le temps, « leurs histoires deviennent de plus en plus élaborées ». Pas seulement dans la tête de ses concepteurs, mais aussi sur scène, où ils prennent vie.

Leur village, ils en ont dessiné jusqu’à sa réalité sociale – certes fictive, mais collée à des réalités très tangibles, en commençant par celle des communautés évoluant en milieu minoritaire, et en poursuivant avec les lieux que les deux artistes visitent au fil de leurs tournées.

« Au fur et à mesure, on improvise, on s’adapte aux lieux [qu’on visite]. On a inventé plusieurs scénarios », précise Kaitlin Milroy, en expliquant travailler « un peu comme on écrit un roman : les personnages ont leur réalité, on connaît leur vécu et on sait comment ils réagissent face à telle ou telle situation ». Le duo commence même à envisager de lancer une « série de baladodiffusions pour faire parler les personnages ».

« Les villageois sont en colère parce que le maire du village s’est fait réélire, alors qu’il a passé tout son mandat à faire dodo » retrace Alex Millaire. Le maire a ainsi laissé le champ libre aux Beauville, « la famille aisée du coin, qui s’est accaparé la plupart des bâtiments du diocèse » afin de les transformer en condos de luxe ou en centre d’escalade ».

« Le village nous permet de poser un regard pince-sans-rire sur ce qu’on vit en ce moment. On se moque [gentiment] du pouvoir de la religion et de l’argent. » Pour lui, ce projet sert de « plaidoyer en faveur du milieu communautaire ».

Ste-Quequpart est si réaliste qu’il a même « son journal francophone, Le Klaxon, désormais réduit à une page de potins de vedettes [encartée] dans la gazette anglo du coin, le Everystar », illustre Alex Millaire, sourire en coin, sachant pertinemment à quel point cette anecdote réussit à cristalliser, la réalité des communautés franco-ontariennes.

D’ailleurs, au Centre national des arts, où le duo est attendu ce vendredi 14 décembre, « on va faire des petits clins d’œil à Doug Ford », s’amuse le musicien.

Sur scène, même les interventions entre les morceaux ajoutent des couches à l’échafaudage : ne se gênant pas pour improviser en fonction du lieu visité, ou pour se faire l’écho de récentes conversations avec le public, le duo musical déborde gaillardement sur le conte et le théâtre.

La bourgade de Ste-Quequepart ne comporte sans doute pas les éléments magiques ou mythiques de Ste-Elie-de-Caxton, autre village rêvé bien connu, mais elle en partage certainement le voisinage, dans sa dimension symbolique et l’approche sociétale de ses architectes.

Une approche qu’on serait tenté de qualifier de naturaliste, n’eût été d’un petit détail poétique : le fait que ses résidents ont tous des têtes d’oiseau.

À l’origine du band, le mot moonfruits désignait une variété de champignons dont la chanteuse ignorait le nom. Pas étonnant qu’à Ste-Quequepart, les villageois aient poussé comme des champignons. Mais Kaitlin Milroy voit aussi une « métaphore » mycologique à leur projet : le vaste réseau constitué des liens sociaux entre les personnages commence à ressembler aux « réseaux rhizomatiques sous-terrains des champignons », partage-t-elle.

Métaphore qu’on peut étendre à la toile que le duo a tissée avec son public de façon tout aussi « organique ». « Les gens viennent nous voir après les shows pour nous raconter des histoires [personnelles en écho avec notre univers]. On aime incorporer leurs histoires dans les nôtres. On trouve ça important. Et motivant », témoigne Kaitlin Milroy.

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POUR Y ALLER

Quand : le vendredi 14 décembre, à 20 h 30

Où : Centre national des arts

Renseignements : 1-888-991-2787 ; ticketmaster.ca