La première ottavienne de Quills, mettant en vedette Robert Lepage, a eu lieu mercredi.

Sade troublant

CRITIQUE / Les mœurs évoluent. La moralité aussi. Quant au Marquis de Sade qu’incarne Robert Lepage dans Quills — présenté au Théâtre français du CNA jusqu’au 6 octobre — il n’est plus le réprouvé qu’il fut de son vivant, lui qui demeura embastillé presque 27 années de sa vie.

Scandale incarnation du vice ? Nenni ! L’énergumène campé sur scène a le sang chaud, certes. Mais s’il se laisse emporter par son imagination libidineuse, le ‘monstre’ ne semble guère dangereux, à présent qu’il est captif.

Le décor est planté à Charenton, l’asile d’aliénés où fut interné Sade en 1801.

Sous le regard contemporain de Doug Wright (l’auteur de ce texte particulièrement savoureux), Robert Lepage et Jean-Pierre Cloutier (qui en cosigent la mise en scène), Sade redevient ce « Divin Marquis », dont la seule grande faute fut peut-être d’avoir une plume trop moderne pour son époque et un franc-parlé trop cru pour son épouse.

Présenté comme un lion encagé, voué au silence et à la castration, l’impénitent libertin apparaît moins comme un pornographe dément que comme la victime d’une époque où la moralité s’abreuve d’ignorance ou de barbarie. Wright, Lepage et Cloutier font de l’auteur de Justine et des 120 journées de Sodome un incompris, et l’incarnation de la résistance artistique face aux dogmes.

La pièce repose sur la remise en question des « artifices moraux’’ et la résistance à l’interdit, tandis que l’aristocrate claquemuré, bravant la censure et les châtiments, continue à écrire après qu’on l’ait privé de sa plume et son papier. Le personnage dramaturgique s’éloigne du véritable Sade, pour poursuivre son propre destin. Un destin tout aussi excessif, éminemment symbolique, au diapason d’une société où le droit et la liberté de parole sont désormais sanctifiés. Difficile de ne pas savourer ses ruses, sa langue acérée et sa bravoure subversive.

Les artifices visuels dont Lepage est friand s’effacent au profit d’une production presque dépouillée, au regard des audacieuses «machineries» qui ont fait la réputation d’Ex Machina.

À l’exception d’un ingénieux jeu de panneaux-miroirs amovibles permettant de reconfigurer l’espace à l’envi et de néons verticaux d’où naîtront les barreaux de la cage, Lepage a privilégié une mise en scène assez dépouillée. D’ailleurs, il finira la pièce nu comme un ver... son corps reflétant la mise à nu «philosophique» du libre-penseur.

L’érotisme d’une scène nettement plus audacieuse fait de Quills un spectacle réservé à un public averti.

Dans cet Enfer carcéral pavé de bonnes intentions, s’affrontent dans une joute verbale jouissive le Marquis et l’abbé de Coulmier (défendu par un Pierre-Yves Cardinal subtil), geôlier tour à tour bienveillant et horrifié.

Une dialectique étonnante, voire troublante, où la vertu, la morale, la piété, l’obscénité, la discipline, la corruption, les tourments, l’incitation au crime et le droit au fantasme dansent au milieu des aliénés.

Lepage en profite pour interroger le spectateur : de quel droit juger et châtier ? Sur quels critères ? Guidés par quel monstre intérieur ?

Dans le rôle (trop éphémère) de l’hystérique épouse du marquis, Érika Gagnon est particulièrement vibrante.

Dommage, toutefois, que la première ottavienne, mercredi, ait été ponctuée de ‘blancs’ et de de nombreuses petites erreurs de texte qui ne passaient pas inaperçues.

POUR Y ALLER :

Où : Centre national des arts

Quand : Du 3 au 6 octobre, 19 h 30

Renseignements : 1-888-991-2787 ; ticketmaster.ca