Robert Lepage assure la mise en scène des «Sept branches de la rivière Ota en ouverture du Diamant, la nouvelle salle de théâtre de Québec.

Robert Lepage: le rêve d'une vie au Diamant

En 1994, un groupe de jeunes artistes mené par Robert Lepage répétait leur nouvelle création dans les locaux désaffectés du défunt bar underground le Shoeclack. Ils étaient loin de se douter, en posant les premiers jalons des «Sept branches de la rivière Ota», que la pièce devenue culte allait être reprise, 25 ans plus tard, au même endroit : le Diamant!

Le choix dépasse évidemment le clin d’œil et le fait que la colossale œuvre a solidement établi la réputation internationale du Québécois comme créateur hors-norme. «Je voulais rappeler que les peuples avancent et perdent la mémoire», a-t-il dit lors du dévoilement du spectacle d’ouverture du nouveau théâtre de 650 places. L’annonce a suscité un véritable engouement (des billets sont encore disponibles).

Rappeler, donc, l’horreur des bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, à la base du récit, parce qu’elle sombre peu à peu dans l’oubli en cette ère post-11 Septembre, croit le créateur. Impossible de circonscrire le propos de cette saga de sept heures en quelques lignes, sinon pour paraphraser un collègue qui y avait vu, à l’époque, une méditation sur l’itinéraire de l’humanité depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

«On est dans une nouvelle ère, le spectacle résonne différemment», avance Lepage en entrevue. Il aura certainement un autre retentissement lorsqu’il sera présenté, l’an prochain, dans le cadre des manifestations culturelles des Jeux olympiques de Tokyo, 75 ans après le massacre des populations civiles.

La nouvelle mouture des «Sept branches de la rivière Ota» a été présentée à Moscou cet été, puis s'en ira au Japon l'an prochain.

Ce qui est tout de même paradoxal à l’ère d’Internet, soulève-t-on. «On a l’illusion que le monde est plus savant parce qu’ils ont accès à tout le savoir. Même que c’est pire qu’avant. Quand on parle de surfer sur Internet, le mot le dit bien : tu restes en surface…»


« On a l’illusion que le monde est plus savant parce qu’ils ont accès à tout le savoir. Même que c’est pire qu’avant. Quand on parle de surfer sur Internet, le mot le dit bien : tu restes en surface… »
Robert Lepage

Dans ce contexte, Les sept branches… n’a rien perdu de sa pertinence, croit Lepage, bien au contraire. Il rappelle la course à l’armement qui reprend de plus belle sous la houlette des Trump, Poutine, Kim Jong-un et autres tristes sires de la planète.

«La mémoire, c’est le devoir des artistes, de rappeler des choses d’une façon sensorielle, sensitive, sensuelle, pas juste intellectuelle…»

«La mémoire, c’est le devoir des artistes, de rappeler des choses d’une façon sensorielle, sensitive, sensuelle, pas juste intellectuelle…», dit Robert Lepage

Mise en contexte

Le Soleil s’est entretenu mercredi avec l’artiste de 61 ans, à peine fébrile, dans son nouvel antre vitré, Le Diamant, qui surplombe place d’Youville, face au Palais Montcalm…

Des boîtes traînent un peu partout, l’aménagement demeure sommaire dans le large bureau moderne. Robert Lepage, jeans, ample chemise rayée blanche et grise, peut néanmoins dire : mission accomplie.

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Le metteur en scène a trimé dur depuis cette tournée triomphale de cinq ans. L’expérience et la notoriété acquises permettent des budgets plus conséquents, mais imposent peu de changements à la trame des Sept branches... — certaines scènes sont passées au couperet, mais l’essentiel demeure.

Il a toutefois fallu travailler sur la mise en contexte du propos : «il faut rappeler des choses» aux spectateurs, «leur expliquer» parce «qu’une grosse page [d’histoire] a été tournée», croit-il. Évoquer plus explicitement les camps de concentration, la bombe atomique, le sida, les référendums au Québec «pour qu’ils aient leur résonance».

Sur le plan esthétique, par contre, «le show a été rattrapé par ses ambitions». Son travail de superposition, dans un environnement pluridisciplinaire, souvent imité mais rarement surpassé, devient moins surprenant avec les nouveaux moyens technologiques. Mais plus accompli.

Lepage a toutefois porté une attention particulière à une variable primordiale, qui a changé depuis la première mouture : la façon de raconter une histoire. C’est la mission première du théâtre, rappelle-t-il.

Sauf qu’il y a d’autres médiums qui font la même chose, notamment la télé et le cinéma, dont le vocabulaire a évolué en se frottant à de nouvelles formes plus courtes de récit, comme le vidéoclip, voire la publicité.

«Les gens sont habitués à ça et s’y attende. Si tu n’es pas en phase avec la culture narrative de ton public, tu te fourres. C’est pour ça que je suis toujours très préoccupé pour ce qu’on fait sur scène. Il faut le faire — pas toujours, on se comprend — comme si c’était en gros plan : dans l’écriture, la mise en scène, le jeu…»

Survivre à Netflix

Cette évolution de la réception a imposé un nouveau rythme : le degré d’attention est devenu de plus en plus court. Guère plus de 19 secondes, dit-il, avant que le spectateur décroche. «Il faut tenir compte du fait que le spectateur d’aujourd’hui n’est pas contemplatif et que si tu veux qu’il le soit pendant un show de sept heures, il faut que tu te lèves de bonne heure. Sinon, tu ennuies le spectateur. Il faut trouver des diagonales dans la façon de mettre en scène.»

Cette volonté de jouer avec les ellipses et d’en mettre plein la vue est une nécessité, avance Lepage, reconnu pour ses audaces scéniques. «Si on veut que les arts de la scène survivent à Netflix et aux nouvelles formes d’entertainment, il faut que ce soit événementiel, qu’on puisse en faire l’expérience.»


« Si on veut que les arts de la scène survivent à Netflix et aux nouvelles formes d’entertainment, il faut que ce soit événementiel, qu’on puisse en faire l’expérience »
Robert Lepage

Un mariage

Depuis La trilogie des dragons (1985), Robert Lepage n’a eu de cesse de vouloir marier l’Orient et l’Occident. Sa fascination pour le Japon, en général, et «la grande liberté» de son théâtre en particulier, a teinté son art. Les sept branches de la rivière Ota en est la preuve par mille.

Il a retenu une leçon essentielle pour sa matière première, les acteurs. Ici, évoque-t-il, le spectateur n’est pas «invité» à partager l’émotion «qui reste sur scène». «L’artiste a beau être bon à s’émouvoir, s’il n’a pas l’intelligence de ce qu’il raconte, s’il n’a pas la mainmise sur l’émotion du spectateur, la conscience de sa présence, l’émotion sur scène, ça ne vaut rien. C’est masturbatoire. «Ma conception de la direction d’acteur a évolué, mais elle n’a pas fondamentalement changé : l’intelligence du cœur.»

De façon plus générale, les différences culturelles entre les deux mondes «amènent le contrepoint de qui on est et de ce qu’on fait. On vit dans une société avec telles valeurs, telle morale, tel système politique, qui s’exprime dans telle langue… On le comprend mieux quand on le met en opposition avec exactement son contraire», soutient-il en joignant le geste à la parole.

«J’ai toujours aimé revisiter ma culture à travers un personnage qui revient ou s’en va en Asie. Tu trouves plus ce qui est universel.»

Depuis «La trilogie des dragons» (1985), Robert Lepage n’a eu de cesse de vouloir marier l’Orient et l’Occident, ce qui a influencé son esthétique.

Encore dans les valises

Lors d’un entretien, il y a huit ans, Robert Lepage évoquait sa volonté de «poser ses valises» grâce au Diamant. Son désir se réalisera seulement en partie : «Une ou deux, mais le camion est plein», blague-t-il. Le créateur a refusé «beaucoup» d’offres, certaines lucratives, dans un futur rapproché.

«C’est pas vrai, après avoir rêvé tant d’années ce lieu, que je vais aller m’exiler pendant deux ans.»

Mais il doit honorer ses engagements envers ceux qui financent la création de ses spectacles. Les subventions de fonctionnement du fédéral, du provincial et de la Ville ne représentent que 12% du budget annuel d’Ex Machina, sa compagnie. «Ce qui amène le pain et le beurre, ce sont les tournées, les coproductions surtout. De l’argent réinvesti ici...»

Et même quand il sera dans son repaire, son agenda débordera encore. «Le lieu nous rendra plus productifs», dit-il en constatant l’évidence. Quatre événements orchestrés par Ex Machina se dérouleront au Diamant chaque année.
«On sera très présent à Québec comparativement à avant.»

Une maudite bonne affaire…

Les sept branches de la rivière Ota est présenté au Diamant du 7 au 15 septembre

+ ROBERT LEPAGE EN VRAC

Un spectacle avec Wajdi

Robert Lepage et Wajdi Mouawad préparent depuis trois ans un spectacle conjoint. Cette grande première est encore loin de voir le jour — si jamais les deux créateurs réussissent à trouver une fenêtre d’opportunité dans leurs horaires chargés. «On a fait quelques petits ateliers. Ça fait suite à une suite d’entretiens publics communs à Ottawa et à Nantes. Ç’a toujours été très festif et nourrissant. On a trop de choses en commun, et trop de choses qu’on n’a pas en commun — j’aimerais bien écrire comme lui. On n’a pas seulement le goût de jouer ensemble, on a des choses à dire ensemble.» Mais ce projet risque plus d’aboutir dans un festival que pour plusieurs représentations au Diamant, compte tenu de leurs disponibilités. Dommage, ça aurait été génial.

Oubliez Kanata!

Ceux qui espéraient voir la nouvelle mouture de Kanata au Diamant sont aussi bien d’oublier ça. «Il y a plein de gens qui feraient de la politique avec ça.» La pièce controversée est radioactive au pays : personne ne veut y toucher. Les productions d’Ex Machina sont même persona non grata à Vancouver, révèle Robert Lepage. «Ce n’est pas qu’on ne veut pas, mais ce serait la croix et la bannière. De toute façon, le spectacle vit son déclin naturel après Naples cet été, Athènes et probablement Hong Kong en janvier — si Hong Kong est encore sur la mappe (rires). Ça va mourir de sa belle mort.»

Avec des vrais Japonais…

La fascination de Robert Lepage pour l’Orient et les liens d’amitié créés avec le Japon ont logiquement débouché sur la présence d’acteurs asiatiques dans Les sept branches de la rivière Ota. Mais la rectitude politique ni les accusations récentes d’appropriation culturelle n’ont pas ébranlé la démarche artistique du créateur. Ces acteurs vont, bien entendu, jouer des Nippons, mais aussi des Blancs. Et vice versa, confie-t-il avec un brin de malice.