La metteure en scène de «Les 39 marches», Geneviève Pineault, entourée des comédiens (de gauche à droite) Charles Rose, Nicolas Desfossés, Chloé Tremblay et Marie-Ève Fortier

Quel Hitchcock clownesque !

Après une première incursion dans l’univers d’Alfred Hitchcock – avec Le revers du crime, présentée à l’été 2017 – le Théâtre de l’île prête une nouvelle fois ses planches au « Maître du suspense », avec «Les 39 marches», à l’affiche du 23 janvier au 23 février.

Mais cette fois, on change complètement de registre par rapport à la production de 2017, signée par la directrice des lieux Sylvie Dufour. Nul réel suspense, ici, puisque Les 39 marches, malgré les apparences – son intrigue mêle meurtre, enquête et société secrète sur fond d’espionnage international – est en réalité une « comédie policière » tout ce qu’il y a de plus déjanté.

Et même une comédie particulièrement désopilante, de surcroît, promet sa metteure en scène, Geneviève Pineault, qui avait vu et savouré la pièce en anglais de nombreuses fois, avant que Sylvie Dufour, qui songeait justement à la monter, accepte de lui en confier la mise en scène.

« Le texte était sur sa table de chevet depuis quelques années ; c’est une chance et un honneur qu’elle me confie une pièce qu’elle avait d’abord pensée pour elle », observe la metteure en scène.

« Ça fait du bien de retourner sur le plancher des vaches, et d’avoir les deux mains dans la création » et non plus seulement dans les tâches administratives, lance Geneviève Pineault.

Après 13 années passées à la barre artistique du Théâtre du Nouvel Ontario, elle est rentrée au bercail (Ottawa, où elle a obtenu ses diplômes universitaires en théâtre) afin de prendre en 2017 la direction générale de l’Association des théâtres francophones du Canada (ATFC).

Pour commencer, il semble essentiel de préciser que les metteurs en scène doivent, au moment de débouler ces 39 marches, respecter la consigne voulant que quatre comédiens se partagent une trentaine de rôles. Et comme le récit se déroule dans plusieurs pays, et dans une vingtaine de lieux différents – un impossiblilté pratique, au théâtre, où l’on peut difficilement multiplier les décors – la situation devient rapidement complètement démente pour tout le monde sur scène.

Si le personnage central, Richard Hannay, est campé par un seul et même acteur – Nicolas Desfossés, qui brillait déjà dans Le revers du crime de Mme Dufour – sa partenaire de jeu Chloé Tremblay (l’actuelle co-directrice du Théâtre Tremplin) jongle avec trois personnalités scéniques distinctes (des archétypes allant de la jeune étudiante naïve à la femme fatale en mission pour les services secrets allemands), tandis qu’autour de ce tandem gravitent Marie-Ève Fortier et Charles Rose, qui incarnent la multitude de personnages secondaires, dans une course trop folle pour qu’on puisse systématiquement s’embarrasser de costumes.

Entre théâtre et cinéma

« Parfois, ils doivent faire trois personnages en une minute. » L’expression « changer de chapeau » prendra donc un sens très littéral, laisse entendre la metteure en scène en riant – et en précisant que ces deux personnages n’ont pas de nom, car le texte – la pièce est signée Patrick Barlow, ici traduite par Josée La Bossière – se contente de les identifier par leur fonction : « clown 1 » et « clown 2 ».

N’ayant pas peur de mêler les cartes, la metteure en scène a même confié presque tous les « rôles » masculins à Marie-Ève Fortier. Elle savait que cette logique rompait avec une tradition établie. « Mais je me suis dit : “Non, n’ayons pas peur d’aller là et d’abolir les genres, avec un duo de clown homme-femme !” [car] ce qui m’importait, c’était d’incarner l’énergie d’un personnage plus que son sexe. »

Il faut que le public soit capable de comprendre rapidement quel est le personnage. » La solution ? « Souvent, la convention est établie à travers un simple élément de costume ». Même chose pour les décors, qui « doivent être transformables », et seuls les objets permettent la polyvalence et la rapidité d’exécution désirées.

« C’est un défi constant, tant pour les comédiens que pour les concepteurs et pour la mise en scène. Et pour le public aussi, c’est un défi plaisant, car on est vraiment dans la théâtralité, dans cette idée de se faire raconter une histoire, d’accepter de croire que deux escabeaux et une échelle, ça devient un pont ; qu’une fois assis sur des malles de voyages, on est dans les wagons d’un train ; ou qu’on se retrouve en Islande grâce à une toile blanche déroulée sur la scène », illustre Mme Pineault. C’est cette théâtralité-là qui m’intéresse. Un univers d’illusion, où on se laisse transporter... »

Le titre fait référence au nom de la société secrète qui a dérobé des informations confidentielles du gouvernement canadien, geste qui aura de lourdes conséquences sur l’existence, simple et rangée, de Richard Hannay, « un homme aisé qui s’emmerde un peu dans la vie » jusqu’à ce qu’on lui confie par hasard la mission de récupérer lesdits documents, et que d’autres individus se lancent à ses trousses, expose Geneviève Pineault.

Pas de doute, on est bien chez Hitchcock, amateur de récits gravitant autour d’« une personne parfaitement ordinaire, propulsée dans une situation complètement extraordinaire, [avec des implications] beaucoup plus grandes qu’elle ».

La metteure en scène dit s’être amusée avec les stéréotypes qu’on retrouve au cinéma dans des comédies telles qu’OSS 117 ou Austin Powers.

« On a eu du fun avec le stéréotype du méchant qu’on retrouve dans les polars et les films de genre. » Le personnage de Hannay, étrangement, deviendra une des sources d’inspiration de Ian Fleming pour son James Bond, souligne-t-elle en aparté. (Le film d’Hichcock date de 1935, mais l’histoire est tirée du roman éponyme publié en 1915 par l’auteur John Buchan, qui deviendra gouverneur général du Canada... en 1935 !)

C’est une pièce « ludique, mais on n’est pas dans l’absurde », précise-t-elle toutefois. Le suspense impose son ciment. Et « les clowns ne peuvent pas trop tomber dans la caricature ou la farce, car ce sont des faire-valoirs : ils sont là pour faire avancer la situation [narrative], pas pour devenir » le centre d’attention, note-t-elle.

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POUR Y ALLER

Quoi? Les 39 marches

Où? Théâtre de l’Île

Quand? du 23 janvier au 23 février

Renseignements : 819-595-7455 ; 819-243-8000 ; ovation.ca