Pink Martini cherche toujours à repousser ses limites, par exemple en laissant le public faire des demandes spéciales parfois très éclectiques lors de ses spectacles.

Pink Martini: L’expression de la musique du monde

Pink Martini n’a guère le temps de composer, ces temps-ci. En «tournée quasi-perpétuelle», la bande erre de-ci de-là de par le monde. Ce vaste monde dont Pink Martini, à force de métissages tous azimuts, témoigne toute la richesse musicale depuis presque un quart de siècle.

Avec autant de discrétion que d’opiniâtreté, et toujours «sous le radar», sans soutien de la part des grands réseaux radiophoniques, observe China Forbes – la voix de la bande de Portland, et l’un de ses deux piliers, avec le compositeur Thomas Lauderdale – la bande continue d’arpenter inlassablement la planète, toujours à la recherche de sonorités nouvelles, de langues exotiques et d’associations inattendues. 

Parmi les récents collaborateurs – qui sont «avant tout des amis» : un réalisateur (Gus Van Sant), un journaliste (Ari Shapiro), un gourou de la mode (Ikram Goldman), une activiste pour les droits civiques (Kathleen Saadat). On n’incluera pas ici les nombreux chanteurs, sauf pour mentionner Rufus Wainwright, en raison de son passeport canadien.

Les explorations du big band (Pink Martini oscille autour d’une dizaine de musiciens, en plus des deux voix féminines, China Forbes et Storm Large) les mènent à Ottawa, mardi 15 mai, puis à travers une mini-tournée au Québec.

Bref, pas de nouvelles chansons en perspective. «Je ne sais pas où on trouverait le temps de faire un nouvel album. Il faudrait pour cela qu’on prenne le temps de se poser quelque part avec nos instruments», reconnaît China Forbes. Le plus récent opus de Pink Martini, le joyeux Je dis oui ! (gratifié de trois morceaux francophones), date de 2016.

«De toute façon, plus personne n’achète de disque aujourd’hui. Je ne sais même pas si on en refera un jour. Il est probable qu’on se contente désormais de ne faire paraître que des singles. Je dis oui ! était peut-être notre ultime album», lâche-t-elle.

La bande s’apprête toutefois à rééditer son tout tout premier disque, Sympathique, 20 ans après la sortie de ce grand cru qui contient leur seul et unique succès commercial : Je ne veux pas travailler

L’album sera bonifié de versions inédites, live ou symphoniques, des chansons, précise la chanteuse, sans pouvoir donner davantage de détails sur le prochain cocktail ensoleillé de Pink Martini.

Le disque comportera aussi un petit ajout: une version réarrangée du Boléro de Ravel. Ce morceau devait figurer sur l’album prévu il y a 20 ans. Sauf que leur enregistrement s’est retrouvé au centre d’une dispute juridique entre la bande et les successeurs et ayants droit de Maurice Ravel. Leur version du Boléro ne fut donc jamais endisquée. Le problème s'est réglé en 2016, tout naturellement, quand Le Boléro est tombé dans le domaine public.

Demandes (très) spéciales

«Aussi difficilement imaginable que ça puisse paraître, pour un groupe à la base aussi éclectique que Pink Martini, on essaie de pousser toujours plus loin l’expérience. On a même pris l’habitude de laisser le public faire des demandes spéciales, dans la deuxième moitié de nos spectacles.»

Et s’il arrive que certains spectateurs soient sages, se contentant de puiser dans la discographie de Pink Martini – «c’est ce qu’on pensait qui allait se produire, quand on a commencé l’exercice» – la plupart des requêtes, dans un élan de complicité malicieuse, s’amusent «à sortir des sentiers balisés», concède China Forbes. 

Le public peut laisser des suggestions sur un papier laissé à l’avant-scène. «On nous demande tout et n’importe quoi, de What’s Going On de Marvin Gaye à O Mio Babbino Caro de Puccini, ou encore des trucs très contemporains, du Michael Jackson, du Stevie Wonder, Adele, les Beatles ou Prince», énumère-t-elle en riant. 

Des chansons surprises que «parfois les musiciens ne connaissent pas». Mais que Pink Martini s’empresse toujours de reprendre stoïquement, mais à sa sauce – ou ses sauces au pluriel : jazz, lounge, swing, fado, etc., histoire de trouver l’équilibre dans ce contrepied.

«Et en tant que chanteuse, j’adore faire ça. C’est un défi qui m’amuse beaucoup. Ça brasse un peu les cartes, et ça garde tout le monde alerte et impliqué. Souvent, ce sont des chansons que je connais bien et que je pourrais faire au piano... mais ce dans ces cas-là, je ne chante pas. Il faudrait que quelqu’un me tienne le micro ; or le spectacle n’est pas prévu comme ça. »

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POUR Y ALLER

Quand ? Mardi 15 mai, 20h

Où ? Centre national des arts

Renseignements : 1-888-991-2787 ;ticketmaster.ca

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CHANTER DANS 20 LANGUES

Au fil des albums de Pink Martini, China Forbes a assimilé des chansons dans une vingtaine de langues.

«Je viens d’enregistrer Amado Mio en thaï et en russe», précise la chanteuse. Car si la troupe se nourrit des traditions musicales des pays qu’ils visitent, China Forbes aime assurément entonner ces airs exotiques dans leur version originale. Par facilité polyglotte, sans doute; par respect culturel pour les oeuvres revisitées, évidemment ; et aussi un peu pour «faire plaisir à [ce public qui] apprécie beaucoup » ses relectures et leurs accents.

«C’est une longue aventure, pleine de défis. Je ne pense pas qu’on puisse un jour manquer de lieux à explorer», tant physiquement que mélodiquement. 

Cette aventure avec Pink Martini, «je n’ai jamais cru que ça allait durer très longtemps – et certainement pas 24 ans», concède-t-elle. «On n’a pas une notoriété folle – les gens doivent travailler un peu nous nous découvrir – mais on a beaucoup de fans fidèles.»

«Ça a débuté de façon vraiment chaotique. Et puis ça s’est structuré et ç’a pris cette forme: une espèce de grosse ‘machine’ remuante, qui ne cesse jamais de malaxer la musique, et de tourner, et de faire des t-shirts et tout ça. C’est quand même cool!» retrace la chanteuse, qui a fait paraître trois albums solo, en parallèle avec la bande de Thomas Lauderdale.

Ceci dit, il lui reste bien des contrées à explorer. «J’aimerais qu’on aille en Inde. Et je rêve d’aller au Maroc. J’ai raté le concert que Pink Martini a donné à Casablanca. Je connais mal la musique du pays, mais je chanterai n’importe quoi pour qu’on m’invite là-bas», s’esclaffe China Forbes.

Quand on lui demande si elle aimerait partager la scène – ou enregistrer – avec des artistes canadiens, la chanteuse liste du ac au tac Joni Mitchell, Neil Young et Leonard Cohen. Pour Cohen, il est bien sûr un peu tard, ajoute-t-elle dans la foulée. Encore que! Ce ne serait pas la première chanteuse à recourir à la présence holographique d’un chanteur décédé, lui fait-on remarquer, en songeant à Natalie Cole (avec feu son père Nat King Cole), Céline Dion (sur scène avec Elvis Presley) ou Aznavour (au côté de Piaf). «J’adorerai pouvoir recourir à un hologramme en spectcle... mais ce serait moi l’hologramme. Ça me permettrait d’être un peu plus à la maison», répond-elle, un sourire en demi-teinte dans la voix. 

La chanteuse de Portland confesse une certaine fatigue à vivre constamment sur la route – lassitude notamment liée au fait qu’elle voit très peu grandir son fils de neuf ans.