La pièce de théâtre « Les 39 marches » sera présentée au Théâtre de l’île du 23 janvier au 23 février.

Mon nom est Bond, Richard Bond !

CRITIQUE / Des clowns chez Hitchcock? Absolument. Très sérieusement.

Des clowns à faire pâlir le maître du suspense, même. Ou, du moins, le suspense du maître, a-t-on pu constater au Théâtre de l’île, où Les 39 marches se déploient jusqu’au au 23 février.

On le savait en entrant, la version théâtrale repose sur d’autres ingrédients que ceux utilisés par Hitchcock dans le film Les 39 marches qu’il a tiré en 1935 du roman d’espionnage (paru en 1915) de John Buchan (futur quinzième gouverneur général du Canada).

La pièce convoque deux personnages de «clowns» qui servent d’hommes (ou femmes) à tout faire. Le tandem prend sur ses épaules une vingtaine de personnages secondaires, mais aussi une bonne partie des bruitages de cette comédie policière tirant sur le grotesque, dans laquelle Richard Hanney ira se tremper les orteils en Écosse, ses lacs, ses brumes et ses scotchs, dans une chasse à l’homme destinée à protéger quelque secret d’importance nationale, mis en péril par une société secrète.

Quel secret? Quelle secte? On n’en saura pas grand-chose... Et cela n’a guère d’importance, au finale, puisqu’il ne s’agit que d’un prétexte pour cimenter cette aventure rocambolesque, ici mise en scène de façon très dynamique par Geneviève Pineault. L’ex-directrice artistique du Théâtre du Nouvel Ontario signe là sa première pièce pour le Théâtre de l’île.

Bouffons

Les deux bouffons sont campés par Marie-Ève Fortier et Charles Rose, qui trouvent en ces rôles facétieux une carte blanche idéale pour donner libre cours à leur instinct (et leur talent) pour le délire, le travestisme déjanté, et les répliques livrées dans une surenchère d’accents toniques.

Clown flic ou méchant, pêcheur ou prêcheur, artiste ou journaliste... les interventions sont multiples, presque déraisonnables (tiens ! quel est donc cet animal qui passe en silence!?). Quand ils débarquent en train, il faudra se cramponner aux wagons pour ne pas s’écrouler de rire. Ils s’en donnent à coeur joie, même dans les silences (par exemple, avec ce faux ralenti, quand l’action devient trop palpitante).

Ils sont énergiques, connivents, jubilatoires. Bref, le tandem pète le feu. Au point, presque, que les premiers rôles, par nature plus sérieux, semblent très ingrats, au regard des deux entités clownesques.

Nicolas Desfossés incarne Richard Hanney, protagoniste au flegme très James Bondien; Chloé Tremblay endosse trois rôles substantiels, dont celui d’une Mata Hari germanique. Nettements moins désopilants, mais il fallait bien un moteur au récit...

Sans être effacés (la scène de la fuite en menottes, par exemple, prouvera que le duo comique fonctionne à merveille quand il se retrouve seul sur scène), ils peinent malgré tout à sortir de l’ombre que leur imposent leurs embarrassants comparses. Comme réduits à un rôle servent de faire-valoir.

La présence des deux clowns est si forte qu’elle évacue une bonne partie de l’aura de mystère censée nourrir l’intrigue et ses multiples rebondissements. Est-ce un mal ? pas vraiment...

En revanche, elle n’occulte en rien le rythme – et le plaisir – d’un récit pas tout à fait sans queue ni tête, mais certainement échevelé. La farce est outrancière. Si énorme que les rebondissements ne «tiennent» finalement qu’à la grâce de Dieu, ou grâce à un fil logique pour le moins élastique. Ici, le réalisme propre au cinéma explose complètement, au profit du loufoque pur et simple.

Mon nom est Bond...

Il y a certainement du Bond, dans Hanney. La Toile abonde d’ailleurs de théories arguant que le personnage canadien a largement inspiré le héros de Ian Flemming.

Ces 39 marches nous renvoient effectivement dans l’univers loufoque du tout premier James Bond, Casino Royale (non pas le film avec Daniel Craig, mais la comédie de 1967 mettant en vedette David Niven, et dont OSS 117 est beaucoup plus proche).

Bref, oubliez Hitchcock! Ce n’est plus ni un film ni même une pièce, qui se joue devant nous, mais une BD d’aventure. Un genre de Blake et Mortimer (vus le cadre britannique et l’époque), en plus guilleret et surréaliste. Une bédé au charme désuet, genre une aventure de Tintin, dans laquelle un tandem d’abrutis – les Dupont et Dupond, bien sûr! – camperait tous les personnages subsidiaires.

Ce qui ne fait aucun doute, c’est que cette pièce légère est aussi une excellente porte d’entrée vers le théâtre, lieu d’infinies possibilités.

Ici: aucun décor. Une simple boîte noire, jonchée d’une foule d’accessoires dont la polyvalence ne cessera de surprendre et de provoquer sourires et ravissement. Ah! la magie de l’évocation!

L’équipe a fait preuve de beaucoup d’imagination. Et elle a remporté son pari. À preuve: la semaine dernière, lorsqu’une quarantaine d’adolescents spécialement venus du Pontiac ont pris place sur les fauteuils du Théâtre de l’île.

Dans l’ensemble, la bande s’exposait aux planches pour la première fois de sa vie, nous a-t-on expliqué. Les ados ont été captivés. Et quand ils sont remontés dans leur autobus scolaire – après avoir manifesté leur appréciation enthousiaste tout au long de la pièce – ces jeunes avaient les yeux qui brillaient et un large sourire. Éloquent...

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POUR Y ALLER

Quand ? du 23 janvier au 23 février

Où ? Théâtre de l’Île

Renseignements : 819-595-7455 ; 819-243-8000 ; ovation.ca