Djennie Laguerre, assistée de Sara Rénélik

«Manman la mer»: la présence subtile des ancêtres

La Nouvelle Scène profite du Mois de l’histoire des Noirs pour accueillir cette semaine le nouveau conte théâtral que Djennie Laguerre a concocté pour le Théâtre la Catapulte.

Dans Manman la mer, l’autrice et comédienne d’origine haïtienne lève un voile sur la culture — et la spiritualité, surtout — de sa terre d’origine, à travers une lignée composée de trois personnages féminins.

Il y a d’abord la grand-mère, surnommée « Manman la mè », bien ancrée dans les traditions. Il y a ensuite sa fille, qui a immigré dans une grande ville canadienne, et qui a rompu avec certaines valeurs qui lui semblaient surannées ou folkloriques. Et qu’elle a décidé de ne pas transmettre à son enfant. Au bout de cette lignée, il y a Marjolaine : une enfant douée de pouvoirs magiques. Dont celui de connaître l’avenir. Un don de prescience que sa mère a toujours tenté d’étouffer.

La mère, « c’est une infirmière pragmatique, mariée à un avocat ; elle vit la grande vie, elle est bien intégrée, elle a mis de coté toutes les traditions qui lui venaient de sa mère. Mais la tradition va sauter une génération, pour se retrouver dans sa fille — à qui on n’a jamais rien dit de la culture de ses ancêtres », résume la conteuse.

À présent jeune adulte, et frappée par une mystérieuse maladie qui semble inguérissable, Marjolaine va entreprendre le voyage jusqu’en Haïti dans l’espoir d’y trouver un remède plus en phase avec ses racines. Un remède de sage-femme ? Ou de grand-mère, assurément, car Manman la mè, pleine d’amour, même à distance, veille au grain.

Ce conte est donc le récit d’une « quête d’identité », un voyage initiatique au fil duquel Marjolaine, coupée de ses racines, part à « la reconquête de l’essence de soi », explique Djennie Laguerre, à la fois auteure et interprète des personnages de Manman la mer.

« Dans la vie, «on ne suit pas toujours notre vrai appel, on va vers d’autres choses. Avec ce conte, je parle de ce qui arrive quand on n’écoute pas cette voix naturelle», ajoute la comédienne. Celle que le jeune public de Mini-TFO connaît sous les traits de Madame Bonheur, vient d’être nommée marraine du Festival Théâtre Action en Milieu Scolaire (dont la 23e édition se déroulera du 16 au 18 avril à Ottawa).

Manman la mer «parle du rôle — pas facile — de parent.» Un rôle qu’on apprend par essais et erreurs, «en s’améliorant». Sa pièce aborde «l’amour filial, l’importance d’être à l’écoute de l’enfant, de la patience et du temps», poursuit Djennie Laguerre, elle-même maman d’une fillette de 10 ans, Anisha.

Ce lien filial, Djennie Laguerre l’avait déjà exploré dans son conte Rendez-vous Lackay, mais sous l’angle des «relations père-fils ou père-fille». Cette fois, la mère (mer) est ramenée au centre du thème.

Spiritualité au sens large

« Je voulais aussi aborder le thème de la spiritualité haïtienne et démystifier ça», complète la conteuse — qui refuse le mot «vaudou», par trop connoté de stéréotypes occidentaux.

« Je suis rendue là : en tant qu’Haïtienne, je ne peux pas passer à côté de l’approche des ancêtres», explique celle qui est arrivée en sol canadien à l’âge de 4 ans.

En tant que produit d’une migration, «on est installé dans un pays où notre voix naturelle, notre voix intérieure, n’est pas là. On n’arrive pas toujours à s’enraciner. »

«On essaie de se connaître soi-même» en naviguant à travers ces pans de cultures qu’on ne connaît parfois qu’à travers les «stéréotypes», et en apprenant à apprivoiser les ambiguïtés, voire d’inadéquation parfois, qui pétrissent notre sentiment d’appartenance, explique-t-elle. «Il y a une guérison à faire en nous-même.»

«Et c’est pas juste nous», immigrants et personnes issues de l’immigration : «les Première Nations et beaucoup de gens dans le monde [s’interrogent sur] la question du décalage entre la spiritualité de nos origines et la vie occidentale», élargit-elle.

Car les humains, estime la conteuse, sont «des êtres spirituels», fondamentalement guidés par «l’importance de croire à quelque chose de plus grand que soi». Nous sommes collectivement mûs par le besoin «de faire honneur à ce qu’ont fait les gens avant nous, de reconnaître les portes qu’ils ont ouvertes».

Et ce, quelle que soit la religion à laquelle on appartient, détail somme toute secondaire aux yeux de Djennie Laguerre. Dans son esprit, le mot spiritualité résonne de façon plus large. Il renvoie autant à la «médecine douce» (pour ne pas dire magie «vaudou, qui est une conception occidentale», signale-t-elle) qu’à ce « vaste océan» — «la mer est une déesse avec ses émotions et sa vie sensuelle» — et au «respect de la planète».

Donner corps à l’Ancêtre

L’artiste s’étonne de voir dans son entourage un nombre important de gens qui, après avoir suivi des années et sans se poser trop de questions un chemin tracé pour eux, «vivent d’un coup une grosse dépression» professionnelle, quand ils réalisent qu’ils n’ont en réalité pas eu «le courage» de suivre leur propre voie. Et d’écouter leur voix intérieure.

Le mode de vie occidental pousse à aller de l’avant... quitte à «avancer à l’encontre» de ce que nous hurle cette petite voix interne, cette voix-d’enfant-qui sait-déjà, croit la conteuse, en illustrant son propos par l’écoanxiété désormais omniprésente.

Sur scène, Djennie Laguerre est accompagnée de la danseuse, chanteuse et percussionniste Sara Rénélyk. Elle «incarne le personnage de l’ancêtre», en venant amplifier les éléments mystiques d’un récit que Djennie Laguerre a voulu à la fois poétique, «existentialiste» et pédagogique.

Son acolyte représente ainsi «le guide de la spiritualité», le gardien de la culture haïtienne. «Par la musique et le mouvement, elle incarne l’atmosphère... et ce que peut signifier ‘l’ancêtre’ pour [le spectateur]».

Car la conteuse s’arrange pour «laisser les gens libre d’interpréter et de voir ce qu’ils veulent voir».

«Même si on ne connaît rien de nos [aïeux] et de notre histoire et qu’on veut vivre comme des Américains, les ancêtres sont là, ils nous regardent, ils nous attendent et nous protègent. Même pendant la traversée des esclaves, on dit que l’esprit des ancêtres était sur le bateau, avec eux...» ajoute la conteuse, sur un ton énigmatique, empreint de réalisme magique.

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POUR Y ALLER

Quand : Le 8 février et du 13 au 15 février, à 19 h 30

Où : La Nouvelle Scène

Renseignements : nouvellescene.com ; 613-241-2727, poste 101