L'humoriste Lise Dion

Lise Dion: rendue là, rendue loin

Le patriarche de l’humour a ri : « Mais pourquoi penses-tu que j’ai arrêté de faire de la scène, Lise? »

On comprend que c’est quelque chose qui ne disparaît jamais tout à fait, le trac. Malgré les Félix et les bravos, malgré les Olivier et les ovations.

« On dirait que c’est pire avec les années. Comme si, en vieillissant, on devenait hyper conscient. Je travaille donc très fort parce que je veux être à la hauteur des attentes. Je ne veux tellement pas décevoir. »

Le public, lui, n’a manifestement pas peur d’être déçu. Avant même le premier lever de rideau sur le nouveau spectacle solo de Lise Dion, 75 000 sièges avaient trouvé preneurs à la grandeur du Québec. Pas surprenant : ses trois précédents one-woman-shows lui ont permis de franchir l’impressionnant cap du million de billets vendus.

« C’est un grand privilège, cette relation avec le public. Les gens me suivent depuis le début, ils me disent qu’ils sont là depuis le numéro du Dunkin Donuts », dit la très populaire humoriste qui, avant de promener ses nouveaux numéros sur différentes scènes, et avant sa rentrée montréalaise prévue en novembre, entame ce samedi une petite résidence à la salle Maurice-O’Bready. En tout, elle y enfilera huit représentations de Chu rendue là.

Être rendue là, justement, c’est être rendue où?

« J’ai 60 ans et je ressens cette urgence de vivre, ce besoin de profiter de l’existence avant de ne plus pouvoir le faire. Ce message-là ne fait pas partie de mon show, mais c’est quelque chose auquel je pense quand je me permets de parler d’un paquet d’affaires qui arrivent avec l’âge, de les tourner en dérision. J’ai envie d’en rire pour qu’on réalise que ce n’est pas si grave, au fond, et qu’on devrait prendre la vie du bon côté, simplement. Je suis rendue là. »

Oser aller plus loin

Elle est aussi rendue un yen plus loin dans la confidence.

« C’est Josée Fortier, qui signe la mise en scène, qui m’a dit que je pouvais oser aller plus loin, que mon public était capable d’en prendre. »

Il fallait juste savoir où tracer la limite.

« Moi, je ne fais pas d’humour sur le dos des autres. Mon créneau, c’est l’autodérision. À l’âge que j’ai, je peux m’en permettre un peu plus. J’ai poussé la liberté de parole dans les problèmes physiques que je décris. Je raconte donc comment mon élastique de patience est plus court qu’avant et comment celui qui tient ma vessie est complètement fini. Je parle de ce que je sens dans mon corps avec les années. Il y a des drôles d’affaires qui se passent quand on franchit un certain cap. »

Il y a le corps qui amollit. Mais il y a aussi les amours qui se détricotent. Parfois.

« Je raconte que Marcel et moi, on est allé en thérapie pour réaliser qu’il était un peu trop tard pour sauver notre couple. Je dis tout de son mariage à Cuba l’an dernier et tout de mon célibat à moi. Se retrouver seule à 60 ans, ça aussi, c’est quelque chose. La solitude, j’avais envie de la pointer un peu. On est là, tout seul dans son appartement, à magasiner l’amour sur un écran au bout du doigt. On flippe les photos en se basant strictement sur ce qu’on voit. On ne fait plus vraiment d’efforts, on est ancré dans ses petites habitudes et à la fin, on est, au fond, tous jetables. »

Vu comme ça, à 20 ans comme à 60, l’amour en mode numérique est un brin déprimant. Il y a de quoi devenir cynique, non?

« Il faut quand même garder espoir. Dans le show, je le dis : je suis ouverte à l’amour... mais ça dépend jusqu’à quelle heure! »

Gommer le passage du temps

Si les aléas de la soixantaine sont au cœur de plusieurs numéros, pas besoin d’avoir sa carte de la FADOQ pour se reconnaître.

« On peut avoir 30, 40 ou 50 ans et se sentir "là". On essaie de tout camoufler avec une bonne gaine ou un maquillage, on essaie de gommer le passage du temps, de cacher ses défauts. J’ai donné des conférences dans les écoles secondaires et j’ai constaté que même les jeunes s’en font beaucoup avec leurs complexes », explique celle qui a pu compter sur le coup de pouce de José Gaudet, Dominic Sillon, Audrey Rousseau et Ève Côté (l’une des Grandes Crues) pour l’écriture de ses textes.

« Parce que je voulais que le spectacle me ressemble, je suis arrivée avec 75 % du matériel et on a fait du pouce là-dessus. J’aime la coécriture parce que ça permet de décortiquer les sujets, de voir les numéros autrement, d’aller ailleurs. Je vais continuer à augmenter le spectacle pendant ma série de shows à Sherbrooke, d’ailleurs, en travaillant avec d’autres auteurs. »

Chu rendue là aura sans doute un peu plus de corps après l’exercice. Le trac, lui, devrait fondre un brin en chemin.

Tabous d’hier et d’aujourd’hui

Quand Lise Dion voit et entend la relève humoristique, elle la trouve aussi audacieuse que pleine de talent.

« Souvent, je me dis que je n’aurais pas été capable d’aller aussi loin dans le propos. J’en parlais l’autre jour avec un journaliste. Il m’a fait remarquer que mes textes sur le point G, sur les CHSLD et sur la femme afghane, par exemple, avaient fait jaser. Avec le recul, je réalise que c’est vrai, j’ai eu du cran. J’ai touché à des sujets tabous, j’ai parfois été téméraire, mais je ne le réalisais pas. Le numéro de la femme afghane, par exemple, je l’ai fait sur scène trois semaines après le 11 septembre 2001. Je me suis retrouvée dans tous les bulletins de nouvelles le soir de la première! J’aurais pu me casser la gueule solide. J’ai eu des menaces, d’ailleurs. Mais je savais que mon numéro n’était ni méchant, ni contre une religion, ni une culture. Mais ça touchait un sujet sensible, ça oui. »