Robert Lepage reprend le rôle du marquis de Sade dans «Quills».

L’irrépressible création

Robert Lepage, qui n’a pas dit son dernier mot au sujet de la controverse entourant le « musellement » de ses pièces «Slav» et «Kanata», renoue avec l’un des plus grands auteurs censurés de sa génération : le marquis de Sade.

La pièce Quills – que Lepage a créée en 2016, bien avant « l’affaire Slav » de l’été dernier – prend l’affiche au Centre national des Arts (CNA) du 3 au 6 octobre. Lepage endosse (et dévêt ; âmes prudes, s’abstenir) le costume d’Alphonse Donatien de Sade, sulfureux auteur de Justine et des Cent Vingt Journées de Sodome.

Montée par Ex Machina à partir du texte de Doug Wright (dont Philip Kaufman a signé en 2000 une adaptation cinématographique avec Geoffrey Rush dans le rôle principal), la pièce s’intéresse à la période durant laquelle Sade est interné à l’asile de Charenton (1801 à 1808).

Sade, incorrigible obsédé, a été mis en captivité pour atteinte à la moralité ; on lui reproche notamment une outrecuidante et priapique « démence libertine ».

Pourtant, dans cette institution psychiatrique, il bénéficieencore de la bienveillance d’un de ses geôliers, et du droit (temporaire) d’écrire, malgré les injonctions des gardiens de la morale (incarnés par sa femme et par le directeur des lieux) à lui couper le sifflet, littérairement parlant.

Mais la pièce s’intéresse moins à la véracité historique qu’à une vision « métaphorique » du marquis, explique Robert Lepage, co-metteur en scène de Quills avec Jean-Pierre Cloutier.

« Ce n’est pas le vrai Sade qu’on présente. C’est un récit recréé par un Américain du Texas [Doug Wright], écrit dans une langue anglaise qui veut imiter la langue jacobienne. Le destin du marquis sur scène n’a donc rien à voir avec celui du vrai. Ce qu’on a fait pour censurer Sade n’a rien à voir avec la réalité, même s’il a été [historiquement] bien traité sous les verrous », rappelle Lepage.

Bien entendu, « la pièce tourne beaucoup sur le thème de la morale, et donc de la censure » à l’époque napoléonienne. « Tout ça est un prétexte pour parler de morale... qui prend toutes sortes de formes, comme on l’a vu cet été », glisse-t-il.

L’acte créateur

Ce que Lepage trouve « intéressant », du sous-texte de Quills, c’est l’idée qu’on ne peut pas contraindre un créateur. Quel que soit l’argument : la morale, l’éthique, l’appropriation culturelle.

« On ne peut pas dire à un artiste de ne pas faire “ça”. C’est dans la nature de l’artiste que de traverser la “ligne”. » Tel est même l’essence fondamentale de « l’acte créateur », quelle que soit la discipline, poursuit-il.

« On n’aurait pas inventé le cubisme si des créateurs n’avaient pas transgressé les règles », voilà ce qu’il répond aux voix qui lui reprochent d’avoir manqué d’« éthique » en n’incluant pas suffisamment d’acteurs noirs dans Slav, ou d’acteurs autochtones dans Kanata, et qui voient dans sa démarche une forme d’appropriation culturelle.

« Depuis la nuit des temps, la pratique théâtrale repose sur un principe bien simple : jouer à être quelqu’un d’autre. [...] Se glisser dans la peau de l’autre afin d’essayer de le comprendre et, par le fait même, peut-être aussi se comprendre soi-même », avait écrit Robert Lepage à ses détracteurs, dans une éloquente lettre ouverte signée après que le Festival de jazz de Montréal eut annulé – pour des raisons de sécurité – les représentations de Slav.

Cette transgression n’a toutefois rien à voir avec un geste « provocateur » gratuit, promet l’ancien directeur artistique du Théâtre français du CNA (de 89 à 93). « On [les créateurs] a simplement envie de placer la caméra ailleurs, de l’autre côté de la ligne, dans le champ ou dans les coulisses, justement parce qu’on sent qu’il y a là un point de vue intéressant », précise-t-il.

Cet acte peut sembler bravache, mais la distance et le recul permettent de considérer autrement les œuvres les plus audacieuses, voire licencieuses. Et de les réhabiliter : « On associe le marquis de Sade à la littérature érotique, mais il y a bien plus que ça dans ses écrits. C’est un grand penseur et un vrai sociologue. D’ailleurs, sans lui, il n’y aurait pas eu le romantisme français », illustre-t-il.

Les Romantiques ont « créé une rupture », en décrétant que « pour parler des pulsions de l’homme, il fallait regarder par en bas, dans la nature, et non plus regarder en haut, vers Dieu. C’est lui qui a ouvert cette porte », analyse Robert Lepage.

Et puis, l’acte de création demeure un geste irrépressible, pour celui qui en porte la gestation. Pour le Sade de Doug Wright, comme pour tout créateur, c’était comme si cette fécondation était aussi impérieuse qu’inéluctable.

En incarcérant Sade et en le surveillant de très près, en restreignant sa liberté de mouvement puis de parole – en le privant de ses outils de travail – « on [la société bien-pensante] a l’espoir que son propos va s’édulcorer, tout comme on a l’impression que les artistes vont [se conformer ou s’assagir] si on continue de leur donner des subventions. »

Mais ce Sade dramaturgique, « quand on lui enlève sa plume et son encre, il trouve le moyen d’écrire avec du vin et des os de poulet. Alors on lui désosse sa viande, puis on le dénude et on dénude sa cellule parce qu’il trouve toujours des trucs » pour continuer à écrire.

Le metteur en scène trouve qu’« il y a quelque chose de grand, dans cette langue et cette bouche » qui conservent toujours la volonté de dire, quoi qu’on fasse pour faire taire l’auteur. « On a beau couper tous les morceaux, il va continuer à écrire, même avec son sang s’il le peut. »

Cet élan créateur, mélange de fougue et de ruse, « ça devient une métaphore du marquis », indique-t-il. Et une affirmation sans équivoque de ce qu’est pour Lepage la liberté d’expression artistique, laisse-t-il entendre.

Sade réunit les comédiens Pierre-Yves Cardinal, Érika Gagnon, Pierre-Olivier Grondin, Jean-Sébastien Ouellette et Mary-Lee Picknell.

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MARAT/SADE

Le CNA et L’Alliance Française Ottawa profitent de la série de représentations de Quills pour offrir une projection gratuite du film Marat-Sade de Peter Brook, lundi 1er octobre à 18 h, au Studio Azrieli (activité réservée aux 16 ans +). Ce film de 1967 – lui-même adapté d’une pièce de théâtre allemande – se penche sur la même période de la vie de Sade que Quills. Ayant obtenu l’autorisation de monter des pièces de théâtre à Charenton, le marquis utilisera les pensionnaires de l’asile psychiatrique comme comédiens. L’une d’elles porte sur l’assassinat de Marat durant la Révolution française. Le film est présenté en version originale anglaise avec sous-titres français. La projection sera suivie d’une discussion avec la professeure Julie Paquette, spécialiste de l’œuvre et de la vie du marquis de Sade. 

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«SADE RÉSONNE EN MOI DIFFÉREMMENT» — Lepage

Lepage le comédien n’a pas le sentiment de «jouer différement» Sade depuis que Slav et Kanata sont devenues les victimes collatérales d’une mercuriale aux allures de censure populaire. Mais c’est vrai que «je remonte sur scène avec une expérience que je n’avais pas la dernière fois que je l’ai joué, en janvier à Paris. [Le rôle] résonne en moi différemment, aujourd’hui», convient l’acteur. 

Depuis l’époque de Sade, la censure a changé de visage et la morale changé de camp, estime Robert Lepage: «il y a eu un mouvement de balancier; la [réapropriation du discours] moral vient désormais de la gauche» ou de groupes communautaires traditionnellement campés à gauche, analyse-t-il.

Mais la censure, par un heureux paradoxe commercial, est bien souvent sa propre victime. «Rien de mieux qu’une interdiction de spectacle pour faire vendre un spectacle», glisse le patron d’Ex Machina, sur un ton amer d’où on croit déceler un petit sourire. 

La récente polémique n’a pas eu raison de Kanata, puisque la pièce sera quand même montée à Paris, par Ariane Mnouchkine et son Théâtre du Soleil. Dans une version différente de sa conception originale, et dont le titre en dit long: Kanata – épisode 1 – la controverse. 

Dialogue à venir

Le metteur en scène reconnaît toutefois que, faute de recul, «les prises de position, y compris la mienne, n’ont pas toujours été claires», dans la récente tourmente ‘raciale’ autour de ses pièces.

Il a d’ailleurs prévu de rencontrer ceux qui ont impulsé le mouvement de grogne et la manifestation anti–SLAV, et les porte-voix dénonçant l’«apropriation cultuelle». Il y a, dans les deux camps, «l’envie, la promesse d’ouvrir le dialogue».

«Il y a des zones qui vont toujours rester très grises: quel est notre devoir, nous les créateurs ? Quels sont nos responsabilités et notre liberté? » Voilà des questions simples aux «réponses complexes», et seul un dialogue constructif pourra mener à un apaisement.

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POUR Y ALLER

Où : Centre national des arts

Quand : Du 3 au 6 octobre, 19h30

Renseignements : ticketmaster.ca; 1 888 991-2787