réunit Guy Jodoin, Jean-Michel Anctil et Rémi-Pierre Paquin dans les rôles de Bernard, Georges et Fernand, Pierre-Luc Funk (Junior) et Catherine Brunet (Suzy) ainsi que Marilyse Bourque (Luce), Marie-Chantal Perron (Jeanine), Brigitte Lafleur (Laurette)

«Les Voisins», à la virgule près

«Les voisins», ce grand classique du théâtre québécois, connaît une nouvelle vie, 40 ans après sa création. Cette nouvelle mouture se voulait aussi fidèle que possible au matériau d’origine, souligne son metteur en scène, André Robitaille.

Pas de changement de cadre, ni d’époque : on replonge donc en 1980, l’année où Claude Meunier et Louis Saia ont écrit la pièce, et le plaisir nostalgique d’une « soirée diapo ».

La pièce a été présentée à Drummondville durant tout l’été à guichets fermés — tout comme le seront les quatre représentations à la salle Albert-Rousseau, du 14 au 16 février.

Il faut dire que cette édition anniversaire profite d’une distribution de rêve. Celle-ci réunit Guy Jodoin, Jean-Michel Anctil et Rémi-Pierre Paquin — lesquels reprennent respectivement les rôles de Bernard, Georges et Fernand, que campèrent avant eux Marc Messier, Serge Thériault et Rémy Girard — Pierre-Luc Funk (Junior) et Catherine Brunet (Suzy) dans la peau des gamins, ainsi que Marilyse Bourque (Luce), Marie-Chantal Perron (Jeanine), Brigitte Lafleur (Laurette) dans le costume des conjointes.

André Robitaille n’y va pas par quatre chemins : Les Voisins, « c’est un chef d’œuvre, une horloge » à la mécanique parfaitement huilée.

Bien qu’il se dise un fan immense du texte, il n’a pas ressenti le besoin de s’attribuer un des rôles, lui qui a récemment achevé la tournée de Laurel et Hardy, où il cumulait les chapeaux de comédien et de metteur en scène.

Et puis, dans sa jeunesse, il a déjà campé Junior ; puis Fernand, quelques années plus tard. « Je connaissais bien ce texte [...] que j’avais même travaillé à l’université. J’avais hâte de le retoucher ! Surtout aussi bien ‘équipé’ », avoue-t-il en saluant le talent de ses comédiens, qui lui ont « permis d’aller aussi loin dans cette aventure ».

« De façon un peu prétentieuse, je dirais que j’ai quand même l’impression d’être sur scène avec eux, parce que j’ai mis pas mal de mon temps et de mes idées. Je l’ai vraiment pris à cœur, c’est un projet très personnel. Ça faisait longtemps que je voulais retravailler ce texte, quand l’occasion se présenterait ».

L’occasion, il l’a saisie en voyant s’approcher le quarantième anniversaire de la pièce. Il a lui-même décroché son téléphone pour appeler son « ami » Claude Meunier. « Les 40 ans, c’était un prétexte pour ressortir ce texte qui est souvent joué, mais, comme on dit dans le métier : ‘tout a déjà été fait, mais pas par moi’ », s’amuse-t-il.

Respect total

« Les deux auteurs m’ont fait confiance en me prêtant leur bijou... », énonce celui qui tient aussi le rôle de coproducteur des Voisins.

À l’heure où les metteurs en scène revisitant des classiques aiment proposer des relectures très personnelles, quitte à proposer un cadre ou une époque qui diffèrent radicalement de celui indiqué dans les didascalies, André Robitaille a tenu à faire preuve de la plus grande loyauté vis-à-vis du matériau d’origine

« Je voulais mettre le texte à l’avant-plan. [...] Il y a une virgule là ? On veut l’entendre, comme dans un texte de Molière ou Shakespeare. [...] Ma priorité, ç’a été le respect des auteurs, qu’on entende leur style, leur patte, parce qu’il y a vraiment une signature », dans l’écriture de Meunier et Saia.

Moderniser le matériau ? Ça lui a traversé l’esprit. Et l’idée est repartie aussi vite. « Oui, j’y ai pensé 10 minutes. On aurait pu changer le cadre temporel, en ajoutant [ou en demandant au tandem d’ajouter] une scène de Facetime » pour parler des interactions sociales d’aujourd’hui.

En étant resituée de nos jours, la pièce aurait couru le risque de tomber dans certains « paradoxes », convient André Robitaille en songeant à certains « commentaires » déplacés et à la poignée de « bonnes jokes de mononcle que les personnages n’auraient pas pu dire aujourd’hui ». « Il aurait aussi fallu ajuster les rapports entre les parents et les deux jeunes. »

L’équipe de concepteurs a donc rapidement convenu que c’était d’un intérêt limité. Et qu’il valait mieux miser sur « le réalisme ».

« Il faut jouer vrai. [...] Pour que le gag remonte, il faut que la vérité soit au premier plan. [...] Si ça devient caricatural, on perd le rire, et ce n’est plus la même relation avec le public. »

Sans regret. Après tout, « les années 80, c’est trop inspirant, pour ce qui est des coiffures, des looks [vestimentaires] et de l’ambiance ». La production s’en donne donc à cœur joie avec la musique et les décors d’époque.

Claude Meunier, André Robitaille et Louis Saia

Plein de vide ?

Cette pièce a la réputation d’explorer « le vide », en commençant par le vide des interactions sociales et de la communication interpersonnelle ; rien n’est plus erroné, estime pour sa part André Robitaille.

« Au contraire, je trouve que Les Voisins, c’est plein ! plein de malaises. Plein de volonté de communiquer et plein de maladresses dans la façon de faire. [Ce sont des personnages qui] ont besoin de se parler, mais qui ne savent pas comment faire, ou qui ont un vocabulaire restreint. Ce n’est pas une pièce sur la ‘non-communication’, mais sur la volonté de communiquer, malgré un manque d’outils et un manque d’écoute. »

C’est aussi « plein de passions, que ce soit pour une haie [bien taillée] ou pour la mayonnaise, ce qui crée des situations souvent loufoques. Oui, le texte crée des vides, mais des vides pleins de regards, de silences et de malaises », poursuit André Robitaille.

« Et c’est difficile à jouer. C’est un exercice plein de pièges. Il faut jouer les silences. Ça prend de maudits bons acteurs ! »

Satisfaction des auteurs

Claude Meunier et Louis Saia ont vu le résultat, lors de la première montréalaise. Ils ont adoré cette version, indique le metteur en scène, rassuré.

« Ils sont venus me saluer dans ma loge ; j’étais très, très nerveux, parce que ce sont des auteurs très francs — surtout Claude, parce qu’on se connaît assez. Ils m’ont pris par les épaules et m’ont dit que c’était la meilleure production des Voisins qu’ils avaient vus. ‘C’était même meilleur que ma mise en scène’, m’a dit Louis », se remémore André Robitaille, en s’excusant : « D’habitude, j’évite d’en parler, parce que j’ai l’air de me vanter, mais puisque vous posez la question... »