La chanteuse Djely Tapa sera de passage au festival Kafé-Karamel jeudi.

Les traditions du futur

La révélation 2019 de Radio-Canada en musique du monde, Djely Tapa, honorera le festival Kafé-Karamel de sa présence, ce jeudi 18 juillet, par un concert prévu à 20 h. La chanteuse et griot canado-malienne viendra présenter son premier album solo, Barokan.

Ce nom de scène – jèliya signifie « l’activité du djéli, terme malinké qui désigne le griot, mais qui veut aussi dire “sang” » – vient de sa grand-mère paternelle, Djely Tapa Soumano, une griotte très connue du sud-ouest malien, qui a tout appris à sa petite-fille à l’époque où l’artiste était haute comme trois pommes, et que son nom d’état civil était encore Sountougoumba Diarra, retrace la chanteuse. En prenant ce nom, « j’aurai toujours l’impression d’avoir ma grand-mère avec moi », explique Djely Tapa.

Diarra, vient du nom de son père, Djely Bouya Kouyaté, lui-aussi griot et danseur malien, dont la grande réputation égale celle de sa femme, la cantatrice Kandia Kouyaté, et mère de notre interviewée. Tout ça pour dire que Djely Tapas a la musique dans le sang. Rien de plus naturel, dans une famille de griots.

Les griots, ce sont ces bardes qui forment une classe sociale d’élite de l’Afrique de l’Ouest.

« Tout ça remonte au royaume de l’empire Mandingue, lors de la confédération de tous les petits royaumes [au 13e siècle], quand a été créée la caste des griots, qui ont été désignés pour être les gardiens de la culture et qui sont devenus les dépositaires de la tradition orale » de l’Afrique occidentale.

On ne devient donc pas griot : « c’est patrimonial : on se marie entre griots et on transmet ça de père en fils, et même souvent de mère en fille » Reste qu’« on nait griot, mais on devient musicien, on devient artiste », aime répéter Djely Tapa, qui, en s’installant à Montréal, début 2002, n’avait pas du tout l’intention de chanter. En s’inscrivant à l’École polytechnique « pour devenir ingénieur », elle pensait se destiner à une carrière en aéronautique. « Mon rêve était de devenir pilote. » Mais « la musique m’a rattrapée », sourit-elle, avant d’avertir que ce n’est que partie remise : « Un jour, je vais piloter un avion ! »

Le titre du disque signifie quant à lui « la communication » : Barokan renvoie à « la conversation, la causerie ; on s’asseoit et on jase », dit-elle.

Et de quoi avait envie de jaser la griotte sur ce premier album solo.

« De la vie et de l’avenir. De la soie. De la spiritualité. De la douleur. De la force. De la féminité. De l’africanité. Du patriotisme. Et du futur », répond Djély Tapa en prenant une pause entre chaque mot, comme pour les faire résonner individuellement, et nous laisser le temps de saisir l’importance de chacun, et des valeurs universelles qu’ils véhiculent.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de la liste thématisée de chaque chanson, mais bien de « l’esprit général » d’un album qu’elle a « dédié à la femme africaine ».

Afrofuturisme

Le disque « nous amène de la tradition vers le futur », évoque Djely Tapa. Si elle puise dans la musique traditionnelle mandingue, et notamment le blues du désert (ou blues touareg, à la Tinariwen), c’est pour mieux la métisser aux sonorités occidentales du jazz (dont ont sait les racines afro-américaines) et à celles de la musique électronique.

« Un mélange d’afro-traditionnel et d’électro-blues », résume Djely Tapa, qui revendique une approche résolument « contemporaine ». Et qui, à ce titre, accueille avec joie le terme d’afrofuturisme ». Un terme qui n’est pas nouveau (il date de plusieurs décennies), mais qu’embrassent de plus en plus d’artistes africains, en commençant par ceux qui « comprennent que la musique doit traverser le temps ».

Pour son disque, elle s’est entourée de Caleb Rimtobaye, qui a réalisé le disque, après avoir composé la plupart des chansons — à partir des mélodies que lui fournissait Djely Tapa. Officiant aujourd’hui sous le nom de scène (afrofuturiste) d’Afrotronix, le musicien Caleb Rimtobaye a longtemps été reconnu en tant que leader du groupe vocal H’Sao.

L’afrofuturisme est en pleine ascension, croit observer Djely Tapa. Bien qu’elle corresponde souvent à une démarche d’exilés, la tendance elle « se prépare partout », assure la griotte. « Au Canada, on peut même dire qu’on est un des pionniers à voir ce phénomène venir. » La scène montréalaise, en particulier, est « riche de tous les genre de cultures musicales, et Montréal est la place pour imaginer une musique mandingue de l’an 3000, car la métropole, estime l’artiste, reflète on ne peut mieux ce monde qui s’en va vers le multiculturalisme, vers un mélange qui deviendra homogène à un moment donné ».

Monde sans frontières

« J’ai tendance à croire que la kora ou le balafon deviendront [à terme] un des instruments traditionnels du Québec », dit-elle, sa réflexion nourrie par ce qu’elle observe dans les nombreuses écoles et centres culturels où elle donne régulièrement des ateliers. « Les enfants reconnaissent les instruments qu’on apporte ; tout de de suite, ils te disent “ça c’est le djembé, ça c’est le dum dum, ça des congas ou un kenkéni. Et ils commencent à réaliser [ce qu’on peut faire avec] ces instruments traditionnels venus d’Asie ou d’Afrique, alors, il n’y aura bientôt plus de frontières musicales” », se convainc-t-elle.

Et Djely Tapa se réjouit de pouvoir musicalement contribuer à faire disparaître des frontières qui ne tiennent probablement plus qu’à un fil.

Elle précise qu’elle ne « détruit » pas la musique traditionnelle, mais qu’elle la « transgresse » de manière révérencieuse : en respectant avant tout « la façon griotique de chanter » ainsi que « les tonalités » traditionnelles et « les silences — car “le silence fait la musique” ».

Conscience festive

Djely Tapa débarque dans le Vieux-Hull entourée de ses musiciens et d’un invité spécial ».

En concert, ça ressemble à quoi ? « À un moment de détente et de chaleur en même temps », rit-elle. « Quand je suis sur scène, [...] j’ai l’impression de ressentir la chaleur de chaque personne du public, et j’aimerais en donner autant à chacun. C’est un moment de voyage, d’émotion, de rythme et de valeurs humaines. »

Mais, bien sûr, un voyage dynamique et festif. « On peut fêter tout en défendant la nature, la femme, les aînés et la liberté. On peut fêter en se conscientisant. J’aime rire, j’aime danser, j’aime la vie ! Sans danse, il n’y aurait pas de spectacle. Et la danse aussi est “communication” ! », ajoute-t-elle, en précisant que « c’est le même mélange des genres au niveau corporel : on peut quitter la danse traditionnelle pour entrer dans le rock n roll », selon l’émotion qui la guide...

Le festival des musiques du monde se poursuit dans le Vieux-Hull jusqu’à samedi 20 juillet.