Le texte de la pièce Al jar’at... ingrates a été lu à Michel Tremblay lors d’un évènement spécial du Salon du livre de l’Outaouais en novembre dernier.

Les Belles-Sœurs métissées

Fatouma a gagné le gros lot : elle a remporté un million de coupons. À elle les ristournes, les rabais en magasin et les forfaits 2 pour 1. Elle invite ses proches et ses voisines d’immeuble à venir découper et ranger le contenu de ses livrets Groupon, le temps d’une soirée où al jar’at (les voisines) se montreront hypocrites et Ingrates.

Si la trame d’Al jar’at… ingrates semble familière, c’est qu’elle est celle de la pièce de théâtre la plus connue au Canada francophone. Les Belles-Sœurs, monument de Michel Tremblay qui célèbre ses 50 ans en 2018, a été réécrit pour un tout autre contexte par l’artiste et enseignant Éric Beevis.

La pièce communautaire, une production du Théâtre Tremplin mise en lecture les 3 et 4 décembre à La Nouvelle Scène, laisse dans leur cuisine les femmes au foyer du Plateau-Mont-Royal des années 60. On y découvre l’Ottawa des années 2000 à travers les voix d’un autre groupe marginalisé : ses femmes francophones de différents pays arabes. Treize immigrantes de première génération, la majorité maghrébines et sans expérience de théâtre, liront les dialogues des quinze personnages recréés. Pierrette Guérin, la sœur démonisée de Germaine Lauzon, devient Nour Issad dont le « péché » est de travailler dans un casino — jouer pour le gain serait considéré haram (interdit) selon le Coran, interprétation dont les jar’at débattent. La fille de Fatouma, la Germaine arabisée, cache non pas sa grossesse, mais sa relation avec un garçon juif qu’elle anticipe rejeté par ses parents. Toutes fondent pour Hugh Jackman. Et toutes nourrissent une passion démesurée pour les cartes, auxquelles elles jouent pour éviter une conséquence, plutôt que le bingo, lui aussi étampé haram

L’idée d’Éric Beevis était d’abord de faire lire la pièce originale en joual à un chœur de femmes arabes ; il a fini par signer son premier projet d’écriture. « Je me demandais comment intégrer une nouvelle couche de la francophonie à Ottawa et au Canada à l’intérieur de ce qui est pour moi la forme d’art par excellence, puisque j’y travaille depuis une vingtaine d’années », expose le comédien et enseignant de théâtre à l’École secondaire publique De La Salle.

« Quand j’ai passé le texte à (une Tunisienne), elle me l’a donné en disant après la lecture d’une seule page : “Mais je ne comprends absolument rien !” »

S’il faut tout traduire, pourquoi ne pas tout réécrire, s’est-il dit en se mettant à la tâche. Et pourquoi ne pas aussi l’adapter à leur réalité. Pour comprendre et dépeindre avec justesse les codes et les pratiques culturelles de ses personnages, le dramaturge s’est entouré de consultants, dont sa collègue Touria Hanafi et un diplômé du programme de théâtre à De La Salle, Rami Halawi. Les lectrices aussi ont contribué à la réécriture et ont glissé des dictons et des tournures arabophones dans le texte maintenant tissé d’une langue métissée.

Contrairement à plusieurs autres adaptations des Belles-Sœurs, une partie de la pièce originale a été conservée : le chant de l’Ô Canada à la toute fin. À l’époque, l’hymne national était un acte contestataire à l’aube de la Révolution tranquille et du mouvement séparatiste. Ici, « ces femmes montrent une volonté d’intégration » en chantant. « C’est une culture qui n’est pas la leur, mais qui deviendra patrimoine de leurs enfants et petits-enfants. De leur faire chanter l’hymne national, je trouvais que c’était très important, et mes lectrices aussi me l’ont dit, que cela montrait leur volonté de s’intégrer. »

Le texte, qui a été lu à Michel Tremblay en novembre dernier lors de son entretien au Salon du livre de l’Outaouais, pourrait être mis en scène dans l’avenir.

La distribution d’Al jar’at... ingrates compte Khadija Dahmani, Najat Ghannou, Sara El Habziz, Nabila Hadibi, Billa Hissein, Smahane Kissane, Zahia Lahoua, Khatima Louaya, Zoulikha Mahari, Karima Manai, Ettijania Moum, Mona Osman, Fatima Zahra Benchrifa et Jocelyne Lachance pour la lecture des didascalies.

La peur de l'autre

Des dames qui se chamaillent, continue Éric Beevis, il s’agit d’une réalité universelle. Le chœur aurait pu en être un d’Haïtiennes, de Suisses ou de Belges. « Je constate depuis plusieurs années un mouvement inquiétant de la droite qui se montre ouvertement xénophobe. Et les boucs émissaires, très souvent, ont tendance à être des gens de descendance arabe ou musulmane. »

« Ce n’est pas pour rien que j’ai sélectionné ce groupe de femmes là, continue le dramaturge. Je veux que la discussion soit entamée et que les gens qui vont venir écouter la mise en lecture puissent voir les liens possibles qu’on peut tisser avec toute la communauté francophone d’Ottawa, de Gatineau, du Canada, et non seulement celle que l’on connaît. »

Dans une autre entrevue avec Le Droit, Michel Tremblay avait salué Al jar’at... ingrates en lançant, d’un ton mi-blagueur, que « moi, je n’ai rien contre l’appropriation culturelle, au contraire ! »

L’auteur faisait référence à la tourmente ayant secoué SLAV et Kanata. Éric Beevis se sait en terrain délicat.

« J’en ai fait part à mes lectrices dès la première journée. Je leur ai dit que ma perspective et ma perception de cette culture étaient peut-être erronées. Et c’est pour ça que ces femmes deviennent importantes : pour s’assurer que tout soit dit et fait avec une justesse. »

« Lorsqu’on dépeint une culture avec les membres de cette même culture qui prennent part à la création de l’œuvre, je n’y vois pas d’appropriation culturelle. Parce que ces femmes sont tout aussi impliquées dans l’écriture de mon texte que je le suis moi-même. Donc ce texte, en quelque sorte, leur appartient aussi. »

+

POUR Y ALLER

Quand ? 3 et 4 décembre, à 19 h 30

Où ? La Nouvelle Scène (Studio CEPEO)

Renseignements : theatretremplin.com