Ravi Jain est le directeur artistique et fondateur du Why Not Theatre à Toronto.

«Les Belles-Soeurs»: une plainte pour discrimination raciale dans un théâtre peut aller de l’avant

VANCOUVER — Quand Ravi Jain a entendu parler de l’expérience d’une actrice de Victoria qui dit s’être vu refuser une audition pour un rôle dans «Les Belles-soeurs» parce qu’elle était noire, il a tout de suite pu s’identifier à l’histoire.

Ravi Jain, qui est le directeur artistique et fondateur du Why Not Theatre à Toronto, affirme que certains metteurs en scène canadiens soutiennent depuis longtemps que les acteurs de minorités visibles ne peuvent pas jouer certains rôles parce qu’ils se déroulent à une époque et dans un lieu qui les excluraient.

«Ce n’est tout simplement pas vrai. C’est une vision limitée de l’époque et des structures de pouvoir qui existaient», a-t-il avancé.

Il a tenu ces propos après une décision du Tribunal des droits de la personne de la Colombie-Britannique, plus tôt ce mois-ci, autorisant une plainte de Tenyjah Indra McKenna contre la Victoria Theatre Guild and Dramatic School et sa metteuse en scène bénévole.

Les documents du tribunal indiquent que Tenyjah Indra McKenna avait contacté la metteuse en scène Judy Treloar en août 2017 à propos d’une audition pour jouer un rôle dans la production par le théâtre du récit de Michel Tremblay «Les Belles-soeurs».

Judy Treloar a d’abord invité l’actrice à prendre le scénario, mais lorsque celle-ci lui a dit qu’elle était une femme noire, la metteuse en scène lui a répondu qu’une femme noire ne serait ni une soeur ni une voisine dans la pièce, selon les documents.

«Même si je n’aime pas dire cela, les quinze femmes de cette pièce sont des Québécoises et la pièce se déroule à Montréal en 1965. Une femme noire ne serait ni une voisine ni une soeur dans cette pièce, mais j’aimerais beaucoup vous rencontrer et vous entendre lire», peut-on lire dans un courriel envoyé par Judy Treloar à Tenyjah Indra McKenna.

Les documents indiquent que Judy Treloar a déclaré que son commentaire ne s’appuyait pas sur des préjugés raciaux ou des stéréotypes, mais plutôt de mois d’étude et de préparation pour la production de la pièce. Elle décrit le sujet de la pièce comme portant sur «les femmes québécoises blanches, xénophobes et de la classe ouvrière du quartier montréalais du Plateau-Mont-Royal», indiquent les documents.

Tenyjah Indra McKenna a mis en doute les sources de Judy Treloar dans une réponse par courrier électronique, ajoutant qu’elle avait grandi à Montréal.

«Fait intéressant, au cours des années 1960, ma famille a vécu et travaillé dans le même arrondissement de Montréal où se déroulent «Les Belles-soeurs»», a écrit l’actrice.

«Je me demande également - si vous hésitez à faire appel à une actrice noire pour assurer l’exactitude historique, combien d’actrices québécoises ou francophones allez-vous choisir?»

Depuis lors, le théâtre a offert 1500 $ à Tenyjah Indra McKenna, mis en place une formation sur la diversité pour les membres du conseil, le personnel de production et les employés, et nommé deux médiateurs pour traiter les plaintes de harcèlement ou de discrimination.

Le tribunal a décidé que cela ne suffisait pas pour rejeter la plainte.

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Tenyjah Indra McKenna a porté plainte contre la Victoria Theatre Guild and Dramatic School et la metteuse en scène Judy Treloar.

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Judy Treloar et le théâtre ont refusé de commenter cette histoire et Tenyjah Indra McKenna n’a pas pu être jointe.

«Le Langham Court Theatre prévoit respecter le Tribunal des droits humains et coopérer pleinement avec lui, et ne peut commenter sur des dossiers toujours devant le tribunal, pendant que le processus est toujours en cours», a indiqué le théâtre dans une déclaration.

Cette affaire relance le débat dans le monde du théâtre canadien sur la meilleure façon de promouvoir l’inclusion.

Ravi Jain voit des parallèles avec «Salt-Water Moon», une pièce de théâtre dont l’intrigue se déroule à Terre-Neuve avec des acteurs blancs, même si des personnes de couleur existaient certainement dans cette province à cette époque. La production de la pièce par sa compagnie avait une distribution multiculturelle, ce qui la libérait des «menottes» du réalisme, a-t-il expliqué.

«Nous l’avons libérée dans un espace imaginaire où peu importaient les personnes qui racontaient l’histoire. Ce n’était que des personnes, et nous approfondissons l’humanité de ces personnages et la profondeur de leurs relations. Cela transcende l’ethnie et la culture.»

Le Why Not Theatre est l’un des nombreux endroits au Canada à avoir été salué pour avoir contesté la façon dont les histoires sont racontées. Ravi Jain a déclaré que cette tendance ne faisait que s’accélérer depuis que le Conseil des arts du Canada avait lancé un plan stratégique quinquennal en 2016 fondé sur l’inclusion.

Mais, pour certains, progresser ne signifie pas nécessairement ignorer l’origine ethnique. Omari Newton, un acteur et créateur basé à Vancouver, affirme que le fait d’ignorer complètement l’origine ethnique peut avoir pour effet d’effacer les histoires de colonialisme et d’oppression.

«Je pense que la distribution daltonienne est une forme ridicule de racisme», a-t-il déclaré. «À mon avis, vous devriez faire une distribution de manière consciente, c’est-à-dire choisir en fonction de la pièce et du rôle. N’hésitez pas à choisir qui vous voulez. Reconnaissez simplement les implications que le fait de choisir des personnes d’origines différentes aura sur l’histoire que vous allez raconter.»

Omari Newton a déclaré qu’il avait été choqué de voir une production d’«Ils étaient tous mes fils» d’Arthur Miller sur Broadway, avec une distribution diversifiée. La pièce a été créée à un moment où le mariage interracial était toujours illégal aux États-Unis. Pourtant, la distribution proposait un mariage interracial, un enfant métis et une famille avec un frère blanc et une soeur noire, sans aucune explication.

«Cela ressemblait à un univers alternatif où le colonialisme ne s’est pas produit, la guerre civile non plus, le mouvement pour les droits civiques non plus, donc ça m’a fait décrocher de la pièce», a-t-il expliqué.

Omari Newton, qui est noir, encourage les personnes issues des minorités à raconter leurs propres histoires en les écrivant, en les mettant en scène et en les produisant.

«J’ai compris il y a une décennie que si je voulais jouer dans le genre d’histoires qui m’intéressaient ou les voir sur scène, je devais les produire, les écrire ou les mettre en scène», a-t-il noté.

Sa première pièce, «The Lamentable Tragedy of Sal Capone», suit un jeune groupe de hip-hop à la suite d’une fusillade de la police. La première a eu lieu en 2013 et la pièce a été montée l’an dernier au Centre national des Arts.

Aucune excuse valable

Diane Brown, qui a monté «Les Belles-soeurs» à Vancouver l’année dernière avec une distribution diversifiée, affirme de son côté qu’il n’y a aucune excuse valable pour l’exclusion.

«Les acteurs peuvent jouer tous les rôles, les femmes peuvent jouer les rôles traditionnellement masculins; cela se produit même sur les grandes scènes du Canada», a-t-elle soutenu.

Boomer Stacey, directeur général de l’Association professionnelle des théâtres canadiens, a dit qu’il est important que les théâtres se demandent pourquoi ils choisissent certaines histoires et examinent la façon dont ils s’adressent au public d’aujourd’hui.

L’organisation, qui a à la fois un comité sur la diversité culturelle et un comité sur l’équité et la diversité, crée un espace où les théâtres membres discutent de l’inclusion et des moyens de mieux refléter la diversité dans les sujets abordés, les conseils d’administration et d’autres postes de direction.

Il a fait remarquer que les théâtres communautaires, comme le Langham Court Theatre où la production de Victoria avait été mise en scène, ne disposaient peut-être pas du même soutien.

Alors que le monde du théâtre canadien a encore du chemin à faire en matière de diversité, Boomer Stacey croit que le chemin parcouru est déjà considérable. Dans son association seulement, il a noté qu’il était lui-même une personne issue d’une minorité, tout comme le président, le vice-président et plusieurs membres du conseil d’administration.

«Nous essayons non seulement de prêcher aux gens qu’ils doivent être diversifiés, nous essayons de le vivre nous-mêmes.»