La metteure en scène Kira Ehlers (assise sur la chaise) et les comédiens de L’Amour à la carte: Richard Benard, Marie Eve Fortier et Carol Beaudry.

L’équation parfaite

Une histoire d’amour, la comédie d’été L’Amour à la carte ? Pas particulièrement. La pièce parle moins d’amour que de fantasmes — et de l’impossible quête d’absolu. La perfection est un piège, particulièrement lorsqu’il est question de l’homme ou de la femme idéale, rappelle la metteure en scène Kira Ehlers, qui revisite pour le Théâtre de l’Île ce texte de Norm Foster, à l’affiche de 4 juillet au 25 août.

La prémisse ne maque pas de piquant : un quinquagénaire célibataire et réservé, Philippe (campé par Richard Bénard) s’inscrit sur un site de rencontres à l’insistance de son grand ami (Jean-Louis, défendu par Carol Beaudry), beaucoup plus hédoniste. Ensemble, ils dressent une liste des qualités permettant d’esquisser le portrait de la femme idéale. La liste est à peine rentrée dans le système informatique qu’une femme frappe à la porte, et celle-ci semble correspondre en tout point aux exigences de Philippe.

Mais, passée la stupéfaction, les deux copains réalisent que Josiane (Marie-Ève Fortier) présente toutefois quelques défauts. Pour corriger ces bogues, ils modifieront certains critères de leur liste, histoire de voir si la femme presque parfaite ne peut pas devenir encore plus idéale...

Les abonnés les plus fidèles du Théâtre de l’Île se souviendront peut-être que The Love List a connu sa première adaptation en français en ces lieux, un an après sa création en 2003. Mais, s’il s’agit de la même traduction (signée Josée La Bossière), « c’était monté complètement différemment ; là, c’est vraiment une autre pièce », constate Richard Bénard, qui, en 2004, dirigé par Gilles Provost, endossait déjà le rôle de Philippe.

Weird Science

Norm Foster aime distiller des doses d’intensité dramatique au sein de ses comédies. Kira Ehlers explique avoir préféré traiter la pièce comme une « comédie fantastique, et non comme une comédie dramatique ». Elle a pris garde de rester fidèle à « la vérité de la situation », mais elle s’est amusée à assumer la note fantastique. Elle avoue d’ailleurs une filiation avec Weird Science (Une Créature de rêve). Les deux ados du film de John Hugues sont ici des adultes, mais c’est la même ambiance de « projet scientifique fou », relance Richard Bénard.

Visuellement, cette mouture adresse des clins d’œil au cinéma et à la télé des années 80 et 90, dit la metteure en scène en évoquant St Elmo’ Fire et les romans savons à la The Young And The Restless. Marie-Ève Fortier évoque quant à elle le ton et les couleurs de la série Friends. Musicalement, Kira Ehlers a embrassé le « côté un peu kitsh » du saxo et les sonorités caractéristiques des belles années du synthétiseur, lesquels ont nourri la trame préparée par Mathieu Charette.

« On a choisi d’interpréter l’étrange plutôt que le drame », signale Marie-Ève Fortier, pour qui Josiane est « un beau mystère ». « C’est un personnage avec une belle extravagance. On se demande vraiment dans quelle réalité elle se trouve », décrit la comédienne, ravie d’endosser ce rôle riche qu’elle perçoit comme un « cadeau », car Josiane changera à mesure que la liste est modifiée.

Mme Fortier apprécie particulièrement ce « personnage peu nuancé », Josiane étant « programmée » pour refléter exactement une liste qui sera sujette à changements. « On a droit à de beaux excès de sa part », convient-elle en laissant présager que ses looks, sont à l’image du personnage.

« Le robot Barbie »

« Josiane, j’aime l’appeler le “robot Barbie”. Elle est un peu comme une Barbie – et ce sont les couleurs qu’on a choisi de donner à ses costumes, parce que, quand on est enfant et qu’on joue avec une poupée Barbie, on l’habille et on la déshabille et on la rhabille, pour lui donner l’image qu’on veut qu’elle ait », abonde la metteure en scène.

« On la souffle, on la dessouffle ; on la souffle, on la dessouffle » enchérit Carol Beaudry en aparté, provoquant l’hilarité du groupe qui, contrairement à l’intervieweur, a immédiatement saisi cette blague d’initiés théâtrale. « C’est très Jean-Louis, cette inside joke », explique Marie-Ève Fortier.

Jean-Louis, c’est un suave. Un jouisseur. Un esprit libre. L’antithèse de Philippe, avec qui il forme avec un tandem comique basé sur les oppositions qui s’attirent. Les deux hommes « sont comme le yin et le yang, ils se complètent. » « Jean-Louis est marié, mais il ne peut pas se passer de son ami », avec qui il forme, aux dards, une équipe du tonnerre : « le vrai champion, c’est Philippe ; tandis que mon personnage est surtout bon pour déconcentrer les adversaires », analyse Carol Beaudry.

« Philippe, c’est un homme “très sérieux”, tout ce qu’il y a de plus “timide et carré”, voire même un peu “nerveux” », ajoute son partenaire de jeu. « Jean-Louis cherche à m’influencer tout le temps. Il veut changer ma vie », expose Richard Bénard. Pour camper ce « gars qui n’a guère de passion dans la vie, à part son travail de statisticien et les dards », Kira Ehlers lui a « demandé de jouer “petit”, d’être le plus petit possible ». « Et il faut vraiment que j’y pense constamment », sans quoi le naturel « exubérant » de sa personnalité a tendance à revenir au galop, reconnaît le comédien.

Mais « soudain, c’est comme si s’alignait devant Philippe la parfaite équation », résume Marie-Ève Fortier. En transcendant le chaos du cadre biologico-affectif et en s’approchant de la beauté structurée des mathématiques, Josiane va piquer la curiosité de Philippe. « Là, le projet qui l’épeurait au départ commence à l’exciter. C’est une donnée statistique qui se matérialise devant lui, et avec laquelle il peut jouer », poursuit-elle.

Rythme comique

Si le tandem comique à la Laurel et Hardy fonctionne aussi bien, «ça a tout à voir avec la rythmique imposée par Kira [...] qui nous a poussés à être directs», mentionne Carol Beaudry. L'objectif de Kira Ehlers, metteure en scène rompue au rythme de la comédie de boulevard et ses portes qui claquent, a préféré ne pas souligner la dimension dramatique du texte original, pour accentuer le côté «comédie “claquante” d’été», explique le comédien.

POUR Y ALLER

Quand ? Du 4 juillet au 25 août

Où ? Théâtre de l’Île

Renseignements : 819-595-7455; 819-243-8000; ovation.ca