«Le Songe d'une nuit d'été» se veut un mélange entre le théâtre et le cirque.

Le songe d’une nuit de désirs

Dans la foulée du Hamlet dépoussiéré par François Blouin et Marc Beaupré, c’est au tour d’Olivier Normand de fouetter un classique de Shakespeare, «Le Songe d’une nuit d’été», accueilli — comme le précédent — au Centre national des arts (CNA).

La pièce originale — un chassé-croisé amoureux dont les cartes sont brouillés par des éléments de rêve, de magie et de théâtre dans le théâtre — semble déjà suffisament chargée pour qu’on ne ressente pas le besoin d’en rajouter.

Alors pourquoi diantre vouloir proposer une version où les éléments dramatiques jonglent avec le cirque, la danse et le chant ?

Le Songe d’une nuit d’été met en scène des ouvriers et artisans qui montent un spectacle.

« Parce que j’aime vraiment le trouble », répond sur un ton badin Olivier Normand, metteur en scène de cette pièce coproduite par le Théâtre du Trident, à Québec, et la troupe circassienne Flip Fabrique, avec laquelle il a monté plusieurs spectacles.

« Dans cette pièce, il est beaucoup question de désir. [J’ai donc cherché à] incarner ce désir de façon plus concrète, le rendre plus corporel », poursuit-il, plus sérieusement.

Du cirque...

Un mât chinois et un grand trampoline sont « intégrés au décor », ce qui permet à trois artistes de cirque de « prendre le relais des personnages ». Sortes de doubles, ils deviennent des manifestations de l’affect, « incarnant leur fougue et leurs désirs ».

« Pour les costumes, on est allé chercher quelque chose à mi-chemin entre le sous vêtement, le déshabillé et l’habit de lutte gréco romain, car ils sont plus proches de l’étreinte que de la bataille. Parce que c’est ça des amoureux.»

M. Normand précise avoir veillé à ce que les acrobaties n’occultent pas la théâtralité.

Le peuple des fées qui résident dans la forêt où se situe toute l’action de ce Songe shakespearien incarnent quant à elles « les forces de désir qui nous meuvent dans toutes sortes de directions ».

Car, « cette forêt un peu magique, c’est un peu le lieu confus du désir ». Un espace où la passion, d’élans en sursauts irréfléchis, nous fait parfois rebondir là où n’aurait jamais cru bon d’aller. « Je voulais une zone ou on peut sauter et bouger ».

Et un lieu où l’on peut se perdre. N’arrive-t-il pas qu’on se demande, a posteriori, ce qu’on a bien pu trouver à l’autre, cet élu qui était l’objet de tous nos désirs ? souligne le metteur en scène, qui a rendu cette forêt mouvante, labyrinthique.

« Dans la scénographie, on a voulu un espace qui se transforme », image qui nourrit en même temps l’aspect onirique de la pièce. « Il y a donc deux grands voiles [amovibles] qui font un écran, mais qui se transforment [et créent de nouveaux espaces]. C’est comme si on entrait dans une pièce dont on ne trouvait plus la porte. »

La pièce, qualifiée de « sexy », assume la « dimension sexuelle » de l’éros.

Pour trouver son chemin dans ce dédale amoureux, le protagoniste Lysandre devra d’ailleurs emprunter à Thésée l’idée du myhique fil d’Ariane — en tirant, lui, sur les mailles du tricot de Hermia.

...Et des chansons

S’il a opéré des coupes dans ce long texte, pour n’en garder que 2 h 10 (sans entracte), le metteur en scène a tenu à conserver les chansons que comporte Le Songe, et qui sont souvent passées à la trappe dans les adaptations francophones — certainement parce qu’« avec les traductions, on perd beaucoup la musicalité de la langue », postule-t-il.

Les sonnets d’origine de Shakespeare sont donc chantés sur scène. Par Josué Beaucage, qui en a composé la musique, et qui « devient une sorte de personnage », un cinquième amoureux. « Lui, il en est jamais sorti [de la forêt labyrinthe], il est vraiment perdu », comme en témoigne « la flèche de Cupidon qu’il a reçue à travers la gorge, et qui l’empêche de parler... il peut seulement chanter ».

À Ottawa, Olivier Normand se glissera pour la première fois dans le costume de Puck, « qui est un peu l’esprit de la Forêt ».

« J’ai hâte de le faire. Il est très physique. C’est le personnage qui se rapproche le plus des acrobates : il saute et se roule par terre et se mêle aux » trois artistes circassiens.

S’il s’agit bien de théâtre et de cirque « tricottés ensemble », Olivier Normand réalisait bien « le danger de ce genre de métissage ».

« Ça reste une pièce de théâtre. Le cirque n’est pas intrusif : il n’y a pas de gros appareil et j’ai choisi des acrobates qui ne sont pas seulement capables de faire des pirouettes », mais des athlètes qui pouvaient raconter quelque chose de plus nuancé avec leur corps » et de véhiculer des émotions avec leur visage. Tout comme il s’est entouré d’acteurs à l’aise avec un « jeu plus physique ». Au plan des méthodes de travail, « on a donné des permissions à chacun », pour que tous puissent « se rejoindre au milieu », rit-il.

La période estivale étant propice au rut, cette version du Songe d’une nuit d’été est déconseillée aux moins de 13 ans. La pièce, qualifiée de « sexy », assume la « dimension sexuelle » de l’éros. Elle comporte en particulier une scène animale que la bande d’Olivier Normand préfère couper, lors de représentations scolaires.

« Mais ce qui rend l’amour sexy, c’est qu’on croit comprendre notre propre désir, alors qu’on ne le comprend vraiment pas », glisse le metteur en scène, en trouvant dans une autre idylle shakespearienne, Roméo et Juliette, les éléments qui illustrent son propos, en même temps que l’inconstance des élans du cœur. Parce que ces éléments sont souvent élagués, « on oublie souvent que Roméo, au début de la pièce, aime non pas Juliette, mais Rosaline — qui ne veut rien savoir de lui. Et c’est la même chose pour Juliette [qui se console dans d’autres bras] à la fin du récit ». « Je trouve ça beau » qu’on n’ait pas les clefs de ce territoire dans lequel on avancera toujours à tâtons.

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Le metteur en scène, Olivier Normand

LE LANGAGE DU CORPS

À titre de comédien, on a pu voir Olivier Normand dans deux pièces de Robert Lepage, le solo Les Aiguilles et l’opium, et Vinci. L’artiste s’intéressé au théâtre physique et à la danse depuis longtemps. Au Conservatoire d’art dramatique de Québec, dont il est diplômé et où il enseigne depuis quatre ans, il apprend à ses étudiants à faire des acrobatie et à affiner leur jeu corporel. Auparavant, il faisait le contraire, et formait à l’expression théâtrale les étudiants de l’École de cirque de Québec. Il a d’ailleurs assuré la mise en scène de trois spectacles de Flip Fabrique, dont la toute première production de cette troupe circassienne, Attrape-moi.

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SHAKESPEARE QUÉBÉCISÉ

Le Songe d’une nuit d’été met en scène des ouvriers et artisans qui montent un spectacle. La version d’Olivier Normand a québécisé cette scène. « Dans la pièce originale, les ouvriers parlent de façon très populaire et c’est ce qui les rend comiques. Le public reconnaît immédiatement que c’est un pombier ou un garagiste qui essaie de faire du théâtre. Mais on a perdu ce comique-là, en français. En répétitions, on s’est dit : “pour retrouver l’effet comique, essayons de parler comme mon mononcle ou mon garagiste”. On a immédiatement vu que ça fonctionnait... Les gens tout de suite ont le référent. C’est plus proche de l’original », explique le metteur en scène. 

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POUR Y ALLER

Quand ? Du 13 au 16 février

Où ? Centre national des arts

Renseignements : 1-888-991-2787 ; ticketmaster.ca