Benoît Gouin et Frédéric Pierre incarnent dans Race deux avocats chargés de défendre un homme d’affaires blanc accusé d’avoir violé une femme noire. La confrontation entre les deux juristes s’avère jubilatoire pour les deux comédiens.

Le racisme s'invite sur les planches avec Race

La vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Tout le monde connaît la formule consacrée de prestation de serment en cour. Mais la vérité, celle qu’on désire absolue et implacable, est-elle possible en toutes circonstances? Qu’arrive-t-il, par exemple, si la délicate question du racisme s’invite dans une cause défendue par un cabinet d’avocats où prime la mixité raciale?

Un homme d’affaires, blanc et fortuné, accusé d’avoir violé une jeune femme noire dans une chambre d’hôtel, l’histoire ressemble à s’y méprendre à celle, tristement célèbre, de Dominique Strauss-Kahn, alias DSK. Or, la pièce Race, du dramaturge américain David Mamet, a connu un triomphe sur Broadway en 2009, avant les événements qu’on connaît.

«Il avait pressenti quelque chose qui était dans l’air du temps. Ça parle d’inconduite sexuelle, d’abus de pouvoir, on est tellement dans l’actualité», lance Benoît Gouin qui, avec Frédéric Pierre, forme un duo d’avocats, l’un blanc, l’autre noir, chargé de défendre ce riche client (Henri Chassé), dans l’adaptation québécoise de la pièce de Mamet, présentée pour la première fois il y a deux ans, à Montréal.

Québec, dernière étape d’une tournée provinciale amorcée à la mi-janvier, accueillera la troupe le 25 mars, à la salle Albert-Rousseau.

Portrait cru
En entrevue au Soleil, dans un restaurant du Vieux-Québec, les deux comédiens parlent avec enthousiasme de la puissance du texte de Mamet (Glengarry Glen Ross) et du plaisir à lui donner vie sur scène, dans une mise en scène de Martine Beaulne.

«On est dans le vrai, le cru, enchaîne Frédéric Pierre. Le portrait que peint Mamet des avocats dans leur quotidien est rough. On casse l’image d’une justice où, en fin de compte, rien n’est blanc, rien n’est noir.»

La couleur de peau différente du client et de la victime, jumelée à celle existant entre les deux avocats, fait que le débat s’aventure rapidement sur une pente glissante où la vérité est sacrifiée au profit de préjugés et d’intérêts personnels. La vérité d’un homme n’est-elle pas d’abord ce qu’il cache, comme l’a dit André Malraux?

La confrontation entre les deux juristes s’avère jubilatoire pour les deux comédiens. «C’est une joute oratoire qui est viscérale avec des enjeux extrêmement importants qui touchent aux préjugés, souligne Benoît Gouin. Sur la race, sur le sexe, sur le pouvoir. C’est d’une pertinence qui fait mal.»

Le procès d’O.J. Simpson, pour ne nommer que celui-là, a démontré que la justice américaine marche sur des œufs lorsque l’affaire implique un accusé noir. Tout pour ne pas aborder la question du racisme. «Dans le procès, on n’est pas allés dans le racisme ou le sexe. On a plutôt trouvé l’affaire pour bâtir une histoire autour d’un gant. Dans la pièce, c’est une robe à paillettes...», explique Benoît Gouin.

«On perd l’illusion d’une justice réelle, ajoute-t-il. La pièce pose le constat terrible sur l’impossibilité d’obtenir la vérité absolue.»

Débat polarisé
À l’heure du Black Lives Matter, Frédéric Pierre estime que le milieu artistique n’est pas exempt de préjugés envers les membres des communautés visibles. «Pourquoi ce serait différent? Plus on m’en parle et plus je trouve dommage qu’on soit passé à côté de cette commission sur le racisme systémique. Les gens se sont sentis attaqués et ont eu peur, mais lorsqu’on parle de racisme systémique, c’est parce que c’est rendu dans l’inconscient.»

Par la bande, la pièce aborde aussi le rôle des médias dans la propagation de préjugés raciaux. Les médias sociaux ont amplifié le phénomène, au grand désarroi de Benoît Gouin. «Du moment qu’il y a un débat, c’est polarisé. Tout le monde d’un bord ou tout le monde de l’autre. Il n’y a plus de place pour la nuance, à la capacité à toucher à la substantifique moelle du débat.»

Race est présentée le 25 mars à la salle Albert-Rousseau.