Boucar Diouf sera de passage à la Salle Odyssée du 23 au 25 août.

Le fleuve dans les veines de Boucar

À la fois biologiste, océanographe, chroniqueur, blagueur et conteur, Boucar Diouf cumule les chapeaux et les enfile au gré de ses différents projets. Cette fois, pour son spectacle Magtogoek ou le chemin qui marche, le plus québécois des Sénégalais use de ses compétences d’océanographe et ses talents d’humoriste et conteur pour voguer au gré des histoires sur le fleuve Saint-Laurent.

Q De quoi traite Magotogoek, votre quatrième spectacle ?

R C’est une croisière historique et humoristique sur le fleuve Saint-Laurent. C’est lui qui m’a amené ici, afin d’y étudier l’océanographie. J’ai fait mon doctorat à l’Université du Québec à Rimouski et mon terrain de jeu, c’était le fleuve Saint-Laurent. Après 25 ans au Québec, j’ai pris la décision de lui dire merci. J’invite donc les gens à embarquer dans mon voilier – qui fait office de décor – pour parcourir le Saint-Laurent. Je leur parle des endroits qui m’ont marqué. Et quand je raconte mon histoire, les gens réalisent que c’est aussi la leur que je raconte.

Q Vous suivez géographiquement les traces de Jacques Cartier. Outre l’histoire, il est aussi question de sciences, d’adaptation, de nordicité.

R Jacques Cartier est mon faire valoir. Quand je suis à Gaspé – où j’ai vécu – je suis sur ses traces, lors de son premier voyage en 1534. Quand je m’arrête à Rimouski, je parle de l’importance de l’eau. À Miguasha, le terrain de recherche pour mon doctorat, je parle de la nordicité. À Québec, je parle de Donnacona, le chef des Iroquois que Jacques Cartier a emporté avec lui après son deuxième voyage. Ça me permet de parler d’identité, mais aussi des premières nations, ces gens qui étaient là avant l’arrivée de Jacques Cartier.

Q Vous en profitez pour comparer les bélugas aux Québécois...

R Quand je m’arrête à Tadoussac, je fais une comparaison entre les bélugas et l’identité des francophones ; c’est un petit parallèle pour parler de mon attachement à la francophonie, pas seulement québécoise, mais canadienne en général. Les bélugas sont une minorité audible, leur langue est différente de celle des autres baleines. C’est d’ailleurs la seule baleine indigène du Saint-Laurent. Les bélugas du Québec sont isolés du reste des populations de bélugas. Un peu comme les francophones en Amérique du Nord.

Q Votre lien avec le Saint-Laurent est très fort. Mais c’est un peu inusité que ça soit un immigrant, certes au Québec depuis 25 ans, qui fasse découvrir aux Québécois de souche leur histoire.

R Je pense que c’est là que c’est intéressant. Ce que je veux dire aux gens, c’est qu’on peut venir d’ailleurs, s’enraciner ici et, avec le temps, partager la même histoire. Et ils le réalisent en sortant. C’est un spectacle qui touche énormément les gens. Ils rient beaucoup. Mais je pense que ce qui les touche vraiment, c’est quand ils se disent : « Comment un Africain peut-il venir ici et s’intéresser à nous à ce point là, au point de nous raconter qui nous sommes ? »

Q Malgré tout vous avez gardé un attachement pour votre pays d’origine où vous retournez souvent. Êtes-vous partagé entre le fleuve et le Sénégal ?

R Ah ! Je suis tout écartillé, comme dirait Charlebois. Quand tu écris afro-québécois c’est ça que je suis aujourd’hui. Je suis tiraillé. Je suis aussi Québécois qu’Africain. Quand je suis ici, je m’ennuie de l’Afrique, quand j’arrive en Afrique, j’ai envie de revenir au Québec. C’est chez moi aussi. Et j’aime ça ! Le Québec est en moi très profondément comme l’est l’Afrique. Mais j’adore cette dualité existentielle !

Q Vous avez souvent dit que l’eau du Saint-Laurent coule dans vos veines. Pourquoi ?

R Elle coule dans les veines de tous les Québécois. 97 % de la population vit à l’intérieur du bassin versant du Saint-Laurent. Et ce n’est pas un hasard. C’est parce que le fleuve c’est la mer, mais aussi la mère... la maman du Québec. C’est l’autoroute de l’Amérique française, l’artère principale du Québec. Mais il y a les artères secondaires qui s’y greffent. À Gatineau, la Rivière des Outaouais draine les larmes du pays et les amène ici [dans le fleuve].

Q Votre grand-père est toujours à vos côtés pour partager une sagesse. Est-il encore présent dans Magtogoek ?

R J’ai essayé de le chasser. Mais il dit : « Chasser le naturiste et il revient au bungalow. » (Rires.) Il revient toujours dans mon bungalow. Dans chaque spectacle, j’essaye de le mettre dehors, mais il revient. Mais, cette fois il est plus discret, parce qu’il n’a jamais étudié l’océanographie.

Q Votre grand-père est-il aussi sage ?

R Je l’exagère beaucoup. Je me suis fabriqué un archétype de grand-père. Je l’ai rendu tellement sage et mesuré. Mon grand-père me sert de couverture. Il y a certaines choses que j’écris, des réflexions, que je préfère mettre dans la bouche de mon grand-père. Il les assume bien plus que moi.

Q Océanographe, biologiste, humoriste, conteur, chroniqueur : vous avez bien des chapeaux. Sous lequel avez-vous écrit ce spectacle ?

R Toute la gang ! Quand les gens disent : « Sois seul avec toi-même », c’est très rare que je le sois. On est nombreux à se chicaner ensemble ! Mais on a un point commun, c’est que tous les Boucar sont à leur façon des raconteurs d’histoires. Et je pense que, de mes trois spectacles, c’est celui qui est le plus drôle. C’est aussi celui qui est le plus proche de moi. Mais il m’a pris beaucoup de temps à écrire.

Q Donc, on rit du début à la fin ?

R Non, on passe par toute la gamme des émotions ! J’aime dilater la rate, toucher le cœur et titiller le cerveau si c’est possible, mais ce n’est pas une nécessité. Je rapporte juste des faits sur lesquels j’ai greffé de l’humour. Les gens qui viennent me voir savent que ce n’est pas un gag l’un derrière l’autre.

Q Vous vous efforcez à chacun de vos spectacles d’aborder une thématique différente.

R L’offre d’humour au Québec est énorme. Mais je pense qu’on n’a pas poussé plus loin l’humour. Il y a des thèmes communs sur lesquels on reste tout le temps : la consommation, les rapports hommes femmes, etc. Mais on peut prendre l’arbre et en faire un spectacle d’humour. C’est ce que je conseille aux jeunes générations : prendre les voies de contournement, pour surprendre.

Q Avez-vous d’autres projets à l’horizon ?

R Oui, je veux aborder l’homo sapiens dans un prochain spectacle. J’aimerais parler de l’évolution du cerveau humain. L’animal le plus intelligent de la terre, mais qui est aussi le plus con. C’est le seul animal qui scie la branche sur laquelle il est assis. C’est le seul qui détruit son environnement, en ne pensant pas plus loin. Le danger de l’intelligence, c’est ça que je veux aborder. Je le mijote, depuis un an et demi. Après ça, je ferai peut-être un spectacle sur la nourriture si j’ai encore de l’énergie.

POUR Y ALLER

Quand ? 23, 24 et 25 août à 20 h

Où ? Salle Odyssée

Renseignements : salleodyssee.ca