Un seul comédien, Emmanuel Schwartz, dans un seul décor.

Le chant du cygne d’un conquérant

CRITIQUE / Dans Le Tigre bleu de l’Euphrate, toute la mégalomanie et les parts d’ombre d’Alexandre le Grand ont été imagées dans un monologue signé Laurent Gaudé. L’ultime discours du conquérant sur son lit de mort, prononcé par Emmanuel Schwartz seul, devient un spectacle puissant et évocateur, à la conjecture de trois talents exceptionnels.

Le metteur en scène Denis Marleau a visé juste en confiant l’entière interprétation du spectacle à Emmanuel Schwartz. Le comédien a fait resplendir la matière brute Gaudé lors de la première représentation ottavienne, mercredi soir au Centre national des arts (CNA).

A priori, le concept du Tigre bleu de l’Euphrate peut laisser perplexe. Un seul comédien, un seul décor — celui blanc et drapé de la chambre dans laquelle le « tigre bleu » s’éteint à petit feu. Sur et autour du lit qui forme l’unique mobilier, l’acteur livrera une heure et demie de discours-fleuve sans autre interruption que ses propres pauses. Rien qu’un monologue, vraiment ?…

Au départ un râle lent, il faut peu de temps pour que son chant du cygne s’enfièvre. S’adressant à un dieu, au public ou à l’univers — il alterne les trois auditoires —, le moribond retrouve l’énergie de l’insatiable conquérant qu’il fut en racontant l’épopée de sa vie. Le texte, fin et précis, décrit un Alexandre de tous les âges, et de toutes les tailles. Tantôt, le Macédonien est un titan qui fait rétrécir le monde sous ses pas ; tantôt, terrassé par la culpabilité, il devient minuscule, un homme parmi d’autres qui se laisse mourir ou abandonne ses ambitions démesurées.

Schwartz vit ce texte profondément imagé. Plus tôt cette semaine, le comédien avait expliqué que la pièce a été répétée comme une succession de courtes scènes très travaillées. Résultat de ce travail minutieux, il jongle avec des postures et des voix grandiloquentes, attendries ou délirantes, selon les humeurs du « Grand » malade. Sa fluidité entre les Alexandre fait de son discours une liturgie presque hypnotique, soutenue par quelques effets visuels et audios en arrière-plan. Graduellement, le comédien disparaît derrière le film imaginaire des scènes qu’il évoque. Le spectateur peut voir s’ériger les squelettes des bateaux, en construction avant le siège de Tyr, et les charognards survoler les corps des Perses jonchant la plaine de Gaugamèles. Le conquérant fait des allers-retours entre la rêverie éveillée et la réalité physique, alors que son corps fiévreux le plonge quelques fois dans un délire où discute avec le « roi des morts ». Il reprend son récit ; on voit le corps de Darius chuter, lentement, de la muraille de Samarcande, et s’échouer comme un tas de ligaments et d’os… Est-il dans la réalité, est-il dans les limbes ? L’interprète joue habilement autour de la frontière floue.

Alexandre le Grand finit nu, s’offrant à la mort en entier. Emmanuel Schwartz se montre à la hauteur de ce défi physique et intellectuel qui, a-t-il dit, a redéfini sa façon de jouer. Le spectacle était un pari risqué ; une production si minimaliste requiert du talent pur de toutes les parts — à l’écriture et la mise en scène comme à l’interprétation. Avec le triangle Gaudé-Marleau-Schwartz, le tigre bleu s’appuie sur trois piliers solides.

Le Tigre bleu de l’Euphrate rugira au CNA jusqu’au samedi 20 octobre.