Le casse-tête identitaire d'Yves P. Pelletier

Entre stand-up comique et personnages clownesques, entre conférence et confidences, Yves P. Pelletier s’offre un tour de scène en solo. Son tout premier, aussi étonnant que cela puisse paraître, pour un blagueur comptabilisant 40 ans d’expérience au compteur.

Car s’il a régulièrement goûté aux planches – en duo avec Martin Drainville, en gang au sein de RBO – il n’avait jamais osé partir seul à la conquête du public.

Or, quand on est un jeune humoriste débutant, le premier one man show fait toujours – ou très souvent – office d’humbles présentations. C’est bien le cas de Moi?, qui prend la forme d’une «quête identitaire», reconnaît Yves Pelletier. 

Car si on croit tous connaître Yves Pelletier, qui titille les zygomatiques des Québécois depuis le début des années 80, le bonhomme a une personnalité complexe, à l’image du créateur protéïforme qu’il est. Ça prenait donc bien des sketches pour esquisser un portrait global. 

«Le projet de revenir sur scène est venu de deux choses», retrace Pelletier, que cet ego-trip conduit à la Maison de la culture de Gatineau ce samedi 24 novembre.

« D’abord, il y a eu en 2014 le retour de RBO en spectacle, avec Juste Pour Rire.». Quelque 100 000 personnes s’étaient déplacées pour voir les joyeux drilles de la télé faire leurs pitreries en chair et en os. «On a eu énormément de plaisir! Puis on l’a refait en aréna, [où] on a rajouté des sketches et des éléments plus théâtraux, et j’ai retrouvé la piqûre», se souvient l’humoriste. 

Qui s’est alors demandé: «Et moi ? À quoi ressemblerait le mien, de spectacle ?»

La réponse était à la fois claire dans sa tête, et brouillonne. «Depuis le début, j’aime créer des personnages, me mettre dans la peau de quelqu’un d’autre», retrace Yves Pelletier. Ce plaisir a alimenté l’époque RBO (M. Caron, Stromgol, l’ensoutané lecteur du bulletin de nouvelles pour les sourds), mais aussi toutes ses créations ultérieures, tant au cinéma (Karmina; Les aimants; Le baiser du barbu, etc.) qu’en BD (Valentin; Le pouvoir de l’amour)

Il a rapidement déterminé qu’il allait parler un peu plus de lui. «Mais quelle forme ça allait prendre, je ne le savais pas. Pourquoi pas le comic strip ou le cinéma ? Et puis finalement, ç’a été le monologue, la scène et les sketches», déballe l’ex-«maigre de RBO».

Capharnaüm

Sur scène, ses valises sous le bras, il débarque dans un décor capharnaüm «inspiré de mon sous-sol, à la maison, parce que je suis un ramasseux».

Le concept du spectacle, c’est de dévoiler le gars Pelletier tout en mêlant les cartes. 

«Je parle de sport, de mon enfance et de voyages, parce que je suis allé à toutes sortes d’endroits», entame le globe-trotteur qui a animé l’émission Partir autrement durant deux saisons, en mode touriste responsable-équitable-solidaire.

«Je parle de religion, de l’amour, parce que je suis un grand sentimental, ou encore des personnes âgées par le biais de M. Caron», continue-t-il d’énumérer.

Les choses ne sont pas présentées en parties distinctes (stand-up puis personnages; ou l’inverse): «tout est entremêlé».

Quand il veut faire un personnage, il se change directement sur scène, en sortant des bouts de costumes de ses valises, tout en poursuivant le fil de pérégrinations qui renvoient aussi bien aux sitcoms dans lesquels il a joué qu’aux émissions de quizz qu’il a animées.

Ça a l’air décousu ? Ça l’est. 

Pelletier le sait et l’assume. 

«Je suis très éclectique. C’est ma façon d’aborder le monde, et je sais que je suis un peu le seul de ma gang. [...] Les gens ont parfois du mal à me suivre», rigole l’oiseau rare. Mais on fait véritablement le tour de la question ‘Qui suis-je?’», promet-il. La destination est claire: «On va du point A au point Z». En découvrant au passage ce qui se cache derrière le Y d’Yves Pelletier.

«J’aime le délire, j’aime exagérer, mais tout ce que je dis est véridique. Et tout ce que je dis me correspond.»

À preuve: «Stromgol, c’était un peu moi, enfant. Et M. Caron, c’est là où je m’en vais», lâche Yves P. Pelletier, du haut de ses 57 ans. «À l’époque, quand je faisais M. Caron, j’entendais ‘T’as pas honte de rire des personnes âgées ?’» Aujourd’hui, il aime penser qu’il fait dans «l’autodérision», tout en posant un regard critique pertinent sur le vieillissement de la population.

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POUR Y ALLER

Samedi 24 novembre, à 20h

Maison de la culture de Gatineau

819-243-2525; salleodyssee.ca

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COMME UN MUR FACEBOOK

Sa quête identitaire, Yves P. Pelletier la voit au diapason de la société moderne: «Tout le monde partage tout, aujourd’hui, avec les réseaux sociaux». Des bribes de «Je fais». Une ou deux photos de «J’ai été». Deux ou trois «Je like donc je suis». Et chaque ensemble forme un kaleidoscope identitaire dont les gens sont friands, note-t-il.

Ceci dit, il se garde bien d’utiliser les médias sociaux pour faire le pitre. «Je ne me lance pas dans les blagues, ni dans quoi que ce soit qui puisse lancer une controverse. C’est pas un beau lieu d’échange et de débat d’idées. Ça devient très vite toxique, alors j’essaie de rester civil.» 

Mais il y a un sens de la communauté que j’apprécie. Et, pour s’informer, c’est génial! » [YB]

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CORROSIF-GENTIL

Yves P. Pelletier peut-il être aujourd’hui aussi corrosif qu’il l’a été à la grande époque de RBO ?

«Je n’ai rien changé à ma façon d’exprimer mon humour : un style sarcastique, parodique, à la limite vulgaire, qui va droit au but», répond-il. «Par exemple, le bulletin pour les malentendants... c’est pas très subtil!», même dans sa version 2018, illustre-t-il. Sauf qu’on notera – sans nécessairement voir dans cette édulcoration un signe d’assujetissment à la rectitude politique – qu’il a dit «malentendant» et non «sourd».

Mais «j’ai aussi des numéros avec moins de blagues, parce que je suis aussi comme ça, un côté un petit peu plus sérieux...»

«Ça reste un spectacle  de variétés pour s’amuser», pas pour choquer.  «L’humour vexatoire de RBO» est loin derrière lui. «En humour, c’est difficile d’arriver avec un contenu vexatoire aujourd’hui. Mais si tu prends les bonnes pincettes et tu doses bien et prudemment...» 

C’est donc avec prudence qu’il ressuscite son personnage d’«ex-détenu Jesus Freak» : c’est lui qui prendra la parole pour «expliquer le vivre ensemble et les accomodements raisonnables», pouffe-t-il. «C’est un numéro que j’aime beaucoup faire. Si c’était moi-même qui me prononçait sur le sujet, [ça pourrait jeter un froid, mais] là, ça apporte un peu de légèreté!»

«Mais tu sais, RBO, c’était pas juste [méchant]! se ressaisit-il. Il y avait une grande pluralité de blagues», même si la mémoire collective a davantage retenu leur côté corrosif et désacralisateur, que leur côté flyé. [YB]

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RED KETCHUP EN FILM?

Entre deux spectacles, Yves Pelletier travaille sur un projet de film en compagnie du réalisateur Martin Villeneuve. Il s’agit d’une adaptation de la série BD Red Ketchup.

Frère de Denis Villeneuve (Arrival; Blade Runner 2049), Martin Villeneuve est surtout un cinéaste qui a «réussi l’exploit de faire Mars et Avril, un très bon film de science-fiction avec un budget très humble», précise Yves Pelletier. «Ça fait des années qu’il cherche à adapter la BD. On a écrit [ensemble] une histoire originale à partir des scénarios de Réal Godbout et Pierre Fournier.

«Moi je suis fan de RK depuis les années 80-90. C’est un univers complet, très dense, très fouillé» et «propice à tous les excès», estime le Pelletier scénariste.

«Red Ketchup est un personnage excessif, et la BD est une dénonciation de tout ce qu’il est: c’est très satyrique. J’adore ce regard. [...] L’excès, ça me convient très bien. Je suis juste content de ne pas être celui qui va le réaliser. Ça va prendre un budget colossal.»

À titre de réalisateur documentariste, Yves Belletier vient d’achever Mononcle, un long-métrage mettant en vedette Fabien Cloutier. Après s’être fait traiter de Mononc’, Fabien part mener une sorte d’enquête sociologique sur les oncles. «C’est un documentaire sur les stéréotypes, de l’ethnologie ludique.» Mononcle sera diffusé à l’antenne de Télé Québec le 9 janvier.