« Loin de ne constituer qu'une valeur ajoutée mélodique, les chansons et les chorégraphies demeurent centrales à ce divertissement. Mais l'esprit est cette fois un peu plus théâtral », souligne Yves Bergeras.

Le Cabaret sans arrêt

CRITIQUE / Et pourquoi changer une formule gagnante ? Cet automne, le Théâtre de l'Île a repris in extenso le concept du Cabaret Oh La La !, création locale à mi-chemin entre chanson et théâtre, qui avait séduit le public à l'été 2016.
Mais ce Cabaret Oh La La Suite! ne renoue pas avec la petite troupe de saltimbanques qui gravitaient autour de son « MC » (maître de cérémonie). Plutôt que de renfiler leurs petites tenues affriolantes, dessous chics ou moins chics, les comédiens - Marie-Ève Fortier, Julie Grethen, Andrée Rainville, Alexandre-David Gagnon, Charles Rose et Richard Bénard - nous entraînent dans d'autres univers cinématographiques, plus proches de Chaplin et de la Grande Dépression, de West Side Story (à cause du décor métallique) et de Ocean Eleven
Loin de ne constituer qu'une valeur ajoutée mélodique, les chansons et les chorégraphies demeurent centrales à ce divertissement. Mais l'esprit est cette fois un peu plus théâtral. Ce n'est pas non plus une comédie musicale, mais on embrasse mieux l'idée initiale de « revue à sketches ». Quant à la comédie... elle est au détour de chaque note et geste, ou presque.
Comme pour la première mouture du Cabaret Oh La La!, c'est Mathieu Charrette, grand amateur de comédies musicales devant l'Éternel, qui s'est chargé de la mise en en scène, lui qui est désormais rompu à cet exercice hybride. La directrice générale des lieux, Sylvie Dufour, a prêté main forte à la conception du spectacle.  
L'équipe s'est efforcée d'ajouter un peu plus de chair autour de l'os de ces nouveaux personnages. Des saynètes ponctuent les chansons... et viennent les teinter, ou même préparer le ton inattendu de certaines d'entre elles. Car la bande, désormais pleine d'aisance, hésite rarement à se réapproprier les titres : certains sont passablement métamorphosés. Surtout dans cette première partie, où se télescopent des paires de chansons qui n'avaient a priori rien en commun. Très amusant. 
De Frank Castel le chanteur à succès (Gagnon) à Greta Von Quelquechosepatronymiquetrèstrèslong la danseuse (Fortier) : les personnages affirment leur personnalité ou leurs états d'âme, de façon aussi naturelle que comique, au fil des dialogues. C'est léger, mais bien amené, très rythmé, et franchement désopilant dans certains cas. 
«Le Casino la la»
Ce Cabaret s'articule en quatre tableaux à la fois géographiques et thématiques.
Les cinq interprètes nous accueillent au « Casino la la », leur fief. La visite débute au sous-sol, où ils s'amusent à reconstruire un répertoire « romantique » à parti de chansons venues de tous les azimuts. 
Les airs jazz (Fred Astaire) y côtoient la naïveté Disneyenne (Un jour mon prince viendra)le swing, la gouaille parisienne (Édith Piaf, Patricia Kaas) et d'autres joyeusetés rétro à saveur Végasiennes, toutes passées au malaxeur. Éclectique ? Déconcertant ? Distrayant ? Oui. Oui. Et oui.
Pour le second tableau, on remonte d'un étage, jusque dans le hall d'entrée du casino et c'est parti pour un carnaval de costumes et de chorégraphies, le temps d'une Extravaganza visuelle des plus sympathiques, durant laquelle s'entremêleront mélodies rock diaboliques (Guns « N' Roses, Eartha Kitt) et papillonnades colorées (ici, une chanson évaporée de Hairspray; là, une pétillante et désopilante reprise de Tico Tico, servie par le duo Rainville-Rose ;). 
 L'aventure se poursuit à l'étage, où l'on découvre un penthouse où vit un pacha [Bénard] protégeant jalousement les vestales de son harem fantasmatique. Voici la partie à la fois sensuelle et grotesque, dite Exotica. Féminins ou féminisés, les « épouses » défilent autour du pacha et de son larbin-vizir, tentant de conserver ses faveurs grâce à leurs talents artistiques. Coquines, elles se vautrent dans l'orientalisme [Coeur de loup métissé de danse du ventre] les paillettes, la soul acrobatique [Goldfinger], ou les bottines à aiguilles de Nancy Sinatra. La dynamique du Casino n'a pas changé : pacha mou ou patron dur, Bénard tient toujours le rôle du ténor de la charismatique bande. Il a la voix et le coffre pour l'assumer.
Au dernier acte - le volet Fantastica - après avoir enfilé ses perruques blondie, ses blousons de cuir Lost Boys, et son attitude de rock-star coagulée, la gang se retrouve au sommet du toit, pour y observer une voûte étoilée 80's où brillent les mélodies d'Eurythmics, Madonna, Donna Summer et autres Desireless [cacophoniée, la pauvre]. C'est le plus drôle des tableaux. Mais aussi celui qui souffre le plus des petites imprécisions vocales collectives. Les interprétations peinent à suivre les rythmiques de ces années synthés. Alors que l'énergie devrait exploser [c'est la finale, tout de même !] 
On profitera du toit pour prendre un grand bol d'Oxygène. Car, en cours de route auront résonné des bribes de plusieurs pièces marquantes du répertoire québécois, signées Martine St-Clair, Michèle Richard, Les Classels, Patsy Gallant, Mitsou, Richard Séguin et Marie-Mai, et Marie-Denise Pelletier [Tous les cris les SOS, de Daniel Balavoine]. 
Bref, il y en a pour tous les goûts et tous les âges, derrière le rideau de velours du Cabaret Oh La La. Cette Suite! réussit à renouveler l'effet de surprise, tout en conservant ses qualités initiales. Et la qualité des prestations vocales [elles sont plus d'une trentaine, défilant à un rythme trépidant] demeure épatante, en dépit de ces fausses notes finales - qui n'ont pas empêché le public de se dresser au moment des applaudissements).
Le Casino La La est ouvert jusqu'au 14 octobre.
Pour y aller
Quand ? Jusqu'au 14 octobre, du mercredi au samedi, à 20 h ; les dimanches à 14 h
Où ? Théâtre de l'Île
Renseignements : 819 595 7455 ; 819-243-8000 ; ovation.ca