Fred Pellerin était de passage au centre Shenkman, mercredi soir.

Le beau destin de Saint-Élie

CRITIQUE / Méo le coiffeur, Toussaint le vendeur (tendance mécréant) ; le forgeron Riopel, ses muscles, ses sacres et sa Lurette, aussi belle que lacrymale ; le chapelet des 400-et-quelques frangins Gélinas, ou encore celui du Curé Neuf : On connaissait déjà plusieurs des résidents de Saint-Élie, du moins dans leur dimension légendaire, ressuscitée par les racontars de Fred Pellerin. Mais qui étaient-ils, au « début » du commencement, et que pouvaient-ils bien tarabiscoter de leurs 10 doigts, avant ?

Oui, avant ! Avant de devenir des villageois. Car non, Saint-Élie n’a pas toujours existé. Ni dans notre mémoire collective. Ni dans celle de grand-maman Pellerin, pourtant de réputation infaillible. Ni même dans les archives municipales, que le conteur a bien sûr consultées.

Il fut un jour, où il n’y avait rien. Pis en soirée, à l’heure où les vaches paissent encore en faisant tinter leurs cloches, y’avait « de quoi » sous la lune. Un embryon de village. Il était une fois Saint-Élie-de-Caxton. On était très précisément le 12 avril 1865, se souvient le conteur, qui a vérifié la date de cette « érection canonique ». C’est comme ça que ça s’appelle, soutient le conteur en pouffant. Croyons-le, on est dans la portion « conférence » du conteux.

Pourquoi ? Comment ? Et grâce aux manches relevées de qui donc, Saint-Élie a-t-elle pu s’extirper de son ex-nihilo rural ? À quelle heure a commencé à s’accomplir le premier pas  du grand destin ?

Voilà précisément les questions auxquelles le divin conteur va tenter de répondre au fil (et aux méandres) de son sixième spectacle, Un village en 3 dés, brillant délire créationniste et pure merveille d’oralité, qui mériterait de n’être joué que les samedis. Ben, parce que le dimanche, on aurait mauditement le temps de le méditer comme il faut, pendant qu’on se repose, ou pendant qu’on passe à l’improviste rendre visite aux voisins pour les saluer. Parce que c’est un peu ça, un village, dans la langue de Fred Pellerin : des gens. Du gros lien tricoté serré, serré. Une communauté. Tu l’entrevois-tu, le petit message plein d’espoir et de solidarité, qui se profile sous la pèlerine ?

Mais le destin, tsé, c’t’un peu une vibration du hasard. Pis le hasard, même lorsqu’il fait bien les choses et donne de jolis fruits, se joue parfois sur un coup de dé. Ou trois, dans le cas de Saint-Élie.

Nouveaux personnages

Fred Pellerin profite de l’aube de Saint-Élie pour nous présenter de nouvelles têtes. Au premier rang de ces villageois défricheurs : Alice la postière tourterelle qui tient un rôle névralgique dans ce récit, car, quand elle ne roucoule pas, prend la plume... et permet aux villageois de communiquer avec les morts. Dans la langue facétieuse de Fred Pellerin, ça donne : « une correspondance entre le bureau de poste et le bureau de posthume ». Correspondance et ressuscitage que le Corbeau Neuf ne voit pas d’un bon œil.

En second lieu : le gros Charles, un savant-encyclopédiste-magicien surnommé le Fascinateur. Pour cet oiseau de mauvais augure, le ciment social ne collera jamais à Saint-Élie. 

Au contraire du Curé Neuf, qui entend dispenser les bienfaits fédérateurs de la foi. Un curé dont on découvrira le prénom : Élie.

Mais l’illusion, la magie et la foi ne sont-elles pas les clefs d’une même porte ? demandera le conteur.

Visuellement, le spectacle s’appuie sur un éclairage minimaliste, qui dessine au sol une grande rosace blanche évoquant les jeux de lumière quand les rayons percent le vitrail d’une église.

Pellerin, debout, prophète hilare, se tient au centre de ce jubé invisible,  gesticulant de toute sa chair et de toute sa parlure colorée, faisant durer le plaisir, les suspensions, les jeux de mot et les lancers de dés défiant Dieu, Richter et Newton. Bref, il « s’étire le bonheur ». Un bonheur partagé par la foule, complètement suspendue à ses lèvres et à chacun de ses gestes.

S’il s’assoit parfois, c’est pour prendre la guitare. Et suspendre le temps, par d’émouvantes pauses musicales (Gens Du Vieux Rêve, de Fred Pellerin ; Je redeviens le vent de Martin Léon ; Je m’envolerai de Daniel Lavoie ; Le grand cerf-volant de Gilles Vigneault ; Amène-toi chez nous de Jacques Michel)

Le spectacle était présenté mercredi au Centre des arts Shenkman d’Orléans. À guichets fermés, tout comme ce soir. La bonne nouvelle ? Le village ressurgira à nouveau des limbes Caxtoniennes les 14 et 15 juin 2018, cette fois à la Maison de la culture de Gatineau (salleodysse.ca ; 819-243-2525).