La pièce J’Accuse, présentée au Théâtre de l’Île, est une pièce écrite par Annick Lefebvre et mise en scène par Sylvie Dufour. Elle met en vedette Nathalie Baroud, Chantal Richer, Maxine Turcotte, Mélanie Beauchamp et Marie-Nicole Groulx.

J’accuse, au théâtre de l’île: les bonheurs de la frustration

CRITIQUE / Succession de cinq monologues, somme de cinq voix féminines qui se vident le cœur, J’accuse est une intense plongée dans la noirceur des désillusions. Cinq discours sans autre véritable lien que la « présence » d’Isabelle Boulay, mentionnée en filigrane dans chaque saynète, mais qui se font écho.

Volubile et moderne (dans ses multiples références à une culture populaire très contemporaine), cette pièce d’Annick Lefebvre avait fait grand bruit lors de sa création, à Montréal en 2015. Le texte, lisait-on à l’époque, était nourri par la « colère ». Qu’il porte un regard d’une douloureuse lucidité sur les relations humaines, certes. Mais « colère » ? Vraiment ?

On n’aurait pas été surpris de voir l’œuvre remontée au CNA. On s’attendait moins à la voir au Théâtre de l’Île. C’est pourtant là qu’est présentée — jusqu’au 1er mars — ce J’accuse... qui demandera sans doute un petit effort d’adaptation de la part des habitués des lieux, habitués à des conventions plus classiques.

La mise en scène est signée Sylvie Dufour ; on ne sait si le terme convient, tant les déplacements ici sont minimalistes.

Les cinq femmes qui se succèdent sont debout, plein centre. Et si elles osent parfois s’asseoir — pour ralentir le débit, le temps de faire planer une émotion, ou pour reprendre leur souffle et permettre au spectateur de faire comme elle, car les idées s’enfilent au rythme de la pensée intérieure et chaque phrase fuse comme une paire de claques — jamais les comédiennes n’iront voir ce qui se passe au bout de la scène.

Les quelques objets qui jonchent les espaces latéraux ne serviront pas d’accessoires, mais uniquement à habiller le lieu représenté : le salon d’un grand appartement vide, neutre et nus. Un décor pratiquement superflu. Qu’importe, puisque ce dénuement complet permet de mieux se concentrer sur ce texte — qui le mérite amplement — et sur la subtilité du jeu (digne de la même attention). Vive les « petits » espaces théâtraux, quand ils permettent d’apprécier « le micro-jeu » à sa juste valeur.

Ici, on a envie de parler de micro-magie. Car la « colère » attendue (présomptive) se mue en chose(s) de beaucoup plus subtile, dans les nuances et les gestes de Marie-Nicole Groulx, Chantale Richer, Nathalie Baroud, Mélanie Beauchamp et Maxine Turcotte.

Les comédiennes campent respectivement un rôle de « fille qui... ». Il y a d’abord celle qui « encaisse », puis celles qui « agresse », « intègre », « aime » et adule ».

Où réside l’exercice de prestidigitation théâtrale ? En escamotant la colère. C’est moins la rage de ces femmes qui s’épanchent qu’on perçoit, que leur profond mal-être. Une sorte de rictus farouche, orgueilleux, éclatant en pleine déprime ou au bord du précipice.

La « couche » d’amertume, de vulnérabilité, de détresse, qui émane de leurs discours introspectifs ne rend pas leurs propos moins « percutants ». Au contraire, même : ces cinq voix en manque d’amour ou de reconnaissance deviennent encore plus touchantes, leur frustration venant tout naturellement chercher notre empathie...

La comédienne Mélanie Beauchamp

Elles étaient cinq... ou six

On écrit « cinq », mais elles sont en réalité six, dans cette relecture. On a adjoint aux comédiennes la musicienne Louise Poirier, qui, installée côté jardin, les épaule en leur dessinant des « paysages sonores », grattant ici ou là les cordes de sa guitare, ou manipulant in situ divers autres instruments.

Chaque comédienne a été jumelée à une « directrice de jeu » : les metteures en scène d’expérience Isabelle Belisle, Sasha Dominique, Kira Ehlers et Djennie Laguerre, en sus de Sylvie Dufour. L’objectif, comprend-on, était d’accentuer chacune des cinq identités tout en garantissant leur plus complète indépendance les uns des autres. Le résultat est parfaitement maîtrisé. La douleur des personnages est parfaitement ressentie. Une douleur née non de la frustration elle-même, mais du fait que le renoncement ne semble jamais envisageable.

Les portraits les plus émouvants auront été ceux, graves et lumineux, esquissés par Nathalie Baroud (dans un registre comique acide-amer) et Mélanie Beauchamp (dans le tragi-comique très finement dosé), qui livrent avec une profonde vérité de troublants paradoxes.

La première se retrouve dans la peau d’une fringante immigrante qui cultive son accent d’origine (volontairement indéfinissable) autant que sa sexualité ; parfait exemple d’intégration réussie, elle est pourtant déconcrissée par son incapacité chronique à connecter à long terme avec un partenaire pure laine... à cause de certains remparts culturels ayant moins à voir avec son hijab qu’avec « notre » hockey.

La seconde campe un cœur brisé qui cherche à se consoler devant ses fourneaux ; elle popote en trinquant en solo à sa santé mentale qui s’évapore, tout en agitant un couteau de cuisine bien trop proche de ses poignets pour nous rassurer. Bouleversant !

J’accuse s’achève sur le poignant plaidoyer d’une « fan finie » d’Isabelle Boulay. Dans une étonnante mise en abyme, le personnage harangue son amie et auteure Annick Lefebvre, qui se moquait d’elle. Un cri du cœur pour revendiquer avec fougue son « droit à l’idolâtrie », et dénoncer les diktats culturels. Malgré la frivolité initiale du thème, on sort de cette dernière séquence secouée par l’inéluctable progression du texte, et le lent effeuillage émotif auquel se livre avec brio Maxine Turcotte, dans la peau de cette âme démolie...

POUR Y ALLER

Quand: Jusqu’au 1er mars

(du mercredi au dimanche)

Où: Théâtre de l’Île

Renseignements: 819-595-7455 ; 819-243-8000 ; ovation.ca