François Blouin, metteur en scène de la pièce Hamlet_ director’s cut (d’après Shakespeare), «tient» Marc Beaupré dans sa paume.

Hamlet « schizophrène »

Il faut être « gonflé » pour proposer Hamlet, le drame de Shakespeare, en la dépossédant du crâne de Yorick.

« Être ou ne pas être ? » Telle est la question existentielle que le prince du Danemark se pose en zyeutant ce crâne, symbole déprimant de la finitude de la vie humaine, et qui renvoie à la fois à la mort du père d’Hamlet qu’aux idées mortifères qui rongent le jeune homme.

Confisquer le crâne, c’est pourtant précisément ce qu’ont osé faire François Blouin et Marc Beaupré, les co-créateurs de cet Hamlet_director’s cut qui prend l’affiche au Centre national des arts (CNA) du 30 janvier au 2 février.

Le tandem – Blouin à la mise en scène ; Beaupré en solo sur les planches – a procédé à « une épuration presque totale ». Le titre « director’s CUT » est à prendre comme un avertissement, poursuit François Blouin, rieur – et sans s’excuser.

À défaut du crâne, le tandem a gardé la substantifique moelle du Hamlet originel : « son état existentiel. »

Les coupures et le travail de réécriture ne font pas peur au duo, qui est parti d’une traduction de Jean-Marc Dalpé – lequel avait déjà coupé la moitié du texte original, qui dure quatre heures – pour n’en retenir au final qu’une petite partie. Essentiellement : la séquence où Hamlet, pour accuser métaphoriquement son oncle, qu’il estime avoir usurpé le trône, entreprend de se mettre en scène dans une pièce de théâtre vengeresse, par laquelle il entend révéler la « vérité » au grand jour.

« Une vérité qui lui a été révélée au début de l’histoire par un fantôme, ce qui est déjà étrange, assez surréaliste », note François Blouin.

Marc Beaupré (Madame Lebrun, Série Noire, Les Pays d’en Haut) se retrouve seul sur les planches, à défendre Hamlet... mais aussi toutes les voix qui tourbillonnent dans sa tête, de façon presque psychédélique.

Les réflexions d’Hamlet

Pour faire passer les coupes, le comédien porte en effet tous les personnages de la pièce originale, du moins ceux qui dialoguaient avec lui et tous ceux restés pertinents dans ce nouveau contexte, et qui deviennent comme des voix fantomatiques.

Du coup, « On rentre dans l’inconscient d’Hamlet. Dans son imaginaire. Un espace éthéré où on utilise la technologie pour évoquer les ombres (les personnages) et les pensées » de ce personnage « totalement schizophrène, et pris dans une boîte noire », explique le metteur en scène, passionné par la démarche psychanalytique.

Et pourquoi pas ? Après tout, « les autres personnages, surtout ceux qui dialoguent avec lui, sont un peu les échos d’Hamlet. Des miroirs. Dans notre pièce, on en a fait des réflexions – dans les deux sens du terme – du personnage », analyse M. Blouin.

Pour donner « corps » aux fantômes, ce spécialiste des technologies, notamment virtuelles (il a travaillé sur trois projets vidéo du Cirque du Soleil et a planché sur deux jeux vidéo de la série Farcry) a instauré un dispositif de projections de silhouettes que le comédien crée live, par ses mouvements, et qui finit par former le paysage de son subconscient.

Relectures iconoclastes

François Blouin et Marc Beaupré sont à la barre de la compagnie Terre des Hommes, à travers laquelle ils « dépoussièrent » des classiques théâtraux, dans des versions sans doute « moins orthodoxes », mais éminemment « respectueuses » de « l’essence » des œuvres. 

Ensemble, les deux amis ont offert des relectures iconoclastes de Molière (Dom Juan_uncensored, dans une version libertine qui intégrait Twitter), Camus (Caligula_remix, dans lequel les voix étaient enregistrées et remixées live) et Homère (L’Iliade, dans une relecture soutenue par des rythmes tribaux martelant la marche des armées)

« On réinterprète ces classiques pour mieux voir et partager ce qui nous touche. Ce sont des pièces d’une grande acuité sur la condition humaine. On essaie de leur rendre justice » en tenant compte du contexte contemporain, et non pas pour le simple plaisir de leur imposer un traitement technologique moderniste, soutient le metteur en scène qui souhaite à présent s’attaquer à La Divine Comédie... en faisant « descendre des clowns dans l’enfer de Dante ».

« Hamlet est entouré de morts et de fantômes. La technologie n’est pas un fin en soi : elle sert ici de pivot entre la réalité et l’hallucination », illustre-t-il.

Trois autres spectacles shakespeariens au CNA

Il ne s’agit pas de la seule pièce que le diffuseur consacre à Shakespeare, ce mois-ci : le Théâtre anglais du CNA propose Prince Hamlet, à découvrir du 27 février au 9 mars, 

Le Théâtre Français du CNA s’apprête quant à lui à recevoir une relecture « étonnante » du rocambolesque Songe d’une nuit d’été : une version très circassienne, qui met en scène non seulement des comédiens, mais aussi des danseurs et des acrobates de FLIP Fabrique, une compagnie de cirque de Québec.

Le Songe connaîtra aussi une incarnation dansée, à travers The Dream que prépare le Ballet national du Canada au sein d’un triplé chorégraphique prévu du 31 janvier au 2 février.

POUR Y ALLER

Quand ? Du 30 janvier au 2 février, à 20 h

Où ? Centre national des arts

Informations : 1-888-991-2787 ; ticketmaster.ca