Fred Pellerin

Fred Pellerin : d'urgence et de lenteur

À sept maisons de celle de Fred Pellerin, à Saint-Élie-de-Caxton, il y a celle de Jeannot Bournival. Ce dernier est beaucoup plus que ce grand collaborateur caché derrière la réalisation des opus musicaux du conteur mauricien : c’est, avant tout, un ami d’enfance. Et chez lui, il y a un studio.

Tout ça pour dire qu’on ne réalise pas un disque de la même façon lorsqu’on le fait avec un ami d’enfance qui a un studio baptisé Pantouf et qui habite à sept maisons de chez soi. Après, l’opus 4 de sieur Pellerin paru hier, est ainsi né dans un total « pas d’urgence ».

« Jeannot, je n’ai pas besoin de l’appeler six mois d’avance pour lui demander de me bloquer un mois de création intense : je l’appelle le mercredi pour lui demander : "Lundi, c’tu bon pour toi? J’aurais une toune prête à mettre dans ‘machine..." On s’est donc réservé comme ça tous nos lundis et mercredis matin de l’été. Et si un matin, la chanson n’avançait pas, alors on jasait. Et si un mercredi, les enfants avaient plutôt envie de faire du trampoline, on allait faire du trampoline! Le disque s’est tricoté comme ça, tout en douceur, sur un long souffle. »

Un long souffle presque chuchoté, pourrait-on dire. Après est effectivement l’album le plus dépouillé de la discographie de Fred Pellerin. Le conteur l’a volontairement voulu ainsi, pour que les mots aient la part du lion.

« Et ça se trouve que je suis pogné à aimer les textes! Moi, mon rêve, c’est de faire — un jour, je vais y arriver! — un album avec une guitare, un violon et deux voix, enregistrés tous en même temps. Avec Après, on approche de là où je veux aller, et je suis content du chemin qu’on a fait en ce sens. Les textes ne pourraient pas être plus en avant que ça (sinon, il aurait fallu arracher la guitare). Et plus tu dépouilles, plus tu entends des choses : les doigts sur les cordes, les craquements dans le piano... Ça crée une musique plus organique, plus proche de la réalité. »

Partir sur des cailloux

Après a pris naissance dans le désir du public de repartir avec les chansons entendues pendant Un village en trois dés, le plus récent spectacle de contes de Fred Pellerin, que ce dernier promène depuis plus d’un an et qu’il a présenté déjà 130 fois environ. Comme chansons, le Caxtonien y a notamment intégré Je redeviens le vent de Martin Léon, Je m’envolerai de Daniel Lavoie (version française d’I’ll Fly Away d’Albert Brumley) et Amène-toi chez nous de Jacques Michel. Il y chante également La chanson du camionneur de Pierre « Pierrot » Rochette en guise de rappel.

« On avait donc quelques cailloux bien lissés pour partir. Après, j’ai appelé les autres collaborateurs : Porto [David Portelance], Manu Trudel, Mélanie Noël... Je suis un gars assez fidèle dans mes projets. Les mêmes noms reviennent parce que je trouve qu’il y a quelque chose dans la fidélité et la régularité des rapports, quelque chose qui nous amène à aller plus loin. »

Ce n’est qu’une fois les chansons réunies que Fred Pellerin a pensé au titre de son album. Sa « hantise » du temps, que l’on peut percevoir un peu partout dans son œuvre (notamment l’opus précédent, Plus tard qu’on pense), lui a fait vite déceler que la majorité de ses titres parlaient de toutes sortes d’« après ».

« Et après? C’est pour ce qui reste, pour ce qu’on fait, pour ce qu’on peut espérer, après la peine, après la chute, après l’amour, après la vie. Après nous. Après, c’est une petite porte installée dans le mur de la fin, la possibilité d’un passage sur le grand recommencement », écrit-il dans le livret du disque.

« La quarantaine, ça m’est rentré dedans! J’ai commencé à calculer le temps qui reste. Mon père est mort à 57 ans. Est-ce qu’il me reste juste 17 ans? Plus? Moins? Et même si je meurs à 80, ça m’en laisse quand même juste 40. Je suis au mitan de quelque chose... ou plus! Je m’aperçois que je suis raqué plus vite, que je coupe moins de bois de chauffage dans une journée, que mes enfants grandissent, qu’ils sont moins cachés dans nos bras parce qu’ils se déploient dans la vie. Tout ça crée, des fois, une peur de la fin. »

« Mais je lisais récemment un article sur la crise de la quarantaine, qui disait qu’il y a un beau moment de paix après cette phase, rapporte-t-il en riant. Peut-être parce qu’on est moins dans l’idée de bâtir, de conquérir, je ne sais pas. Mais c’est sûr qu’il y a une urgence nouvelle. Par exemple, je me suis un jour dit que je finirais par connaître les champignons comestibles. Là, ce serait le temps que je m’y mette! »

Mélanie Noël et Fred Pellerin.

Les mots d’Après

Je redeviens le vent

« Ça m’a tout pris pour la mettre sur l’album, tellement elle est identifiée à Martin Léon. Elle a vraiment sa place dans Un village en trois dés. C’est en fait le prolongement du conte : j’en ai fait une lettre écrite par un des personnages. Dans les premières représentations, je ne faisais que la lire. À mesure que l’histoire évoluait, que je la nuançais, la peaufinais, que je la vernissais et la faisais sécher, je me suis rendu compte que ce morceau-là devenait impossible à enlever. La lettre est devenue chantée. Je demande à Martin si c’est correct et il me bénit. Mais après les shows, les gens me disent qu’ils aimeraient ça l’avoir. Dans ma tête, elle n’était pas sur l’album, c’était trop forcer ma chance. Martin vient finalement voir mon show à Sainte-Adèle et il me lance après le spectacle : "Ça serait cool que tu la mettes, hein?" »

Jacqueline

David Portelance a offert à nouveau trois textes à son ami Fred : Relève-toi, sorte de suite à Tenir debout, Scarface Billy, histoire mi-contée mi-chantée, et Jacqueline… qui demeure une espèce de mystère pour son interprète.

« Moi, je la trouve très touchante, mais quand je la fais en public, les gens rient. Au début, comme j’ai commencé par la faire en France, j’ai mis ça sur le dos de la différence culturelle, du sens de l’humour qui n’est pas pareil là-bas. Même en entrevue, je disais : Jacqueline, chez nous, elle est pas drôle. Je commence à la faire en spectacle ici… et les gens rient aussi! C’est peut-être à cause de sa structure répétitive de blues. J’ai hâte de voir si la réaction sera la même sur disque. »

Il y a

« J’ai demandé à Mélanie Noël si elle pouvait m’envoyer des textes pour l’album. Elle m’en a fait parvenir quelques-uns, certains mis en musique par Antoine Chevrette. C’est un beau moment pour moi, celui d’entrer dans des affaires brutes, quand tu découvres où tu pourrais les amener, que tu entrevois la destination. J’ai retrouvé dans Il y a ce que j’aimais dans Les couleurs de ton départ [la dernière chanson de Plus tard qu’on pense, également signée par la parolière sherbrookoise] : la sobriété du texte et la forme qui se répète, mais qui finit par créer une surprise à la fin. »

L’étoile du nord

Pour Fred Pellerin, L’étoile du nord est un monument de chanson qu’on ne connaît pas assez. Composée par Claude Gauthier sur un texte de Gilbert Langevin, elle figurait sur l’album Charade de Pauline Julien, mais le conteur l’a découverte par l’entremise de la version de Bori.

« J’ai dû l’écouter 300 fois. Je la ressors ponctuellement. Elle me fait frissonner beaucoup, comme la première fois que j’ai entendu du Portelance. Elle est longue, le texte est fourni et en avant, elle n’a pas besoin de pont musical… Elle ne manque de rien. »

Deux Charles à l’OSM

Les spectateurs qui ont assisté aux premières représentations d’Un village en trois dés en reconnaîtront peut-être un petit bout dans Les jours de la semelle, le conte que Fred interprétera avec l’Orchestre symphonique de Montréal en décembre. Pour ce quatrième rendez-vous des Fêtes avec Kent Nagano et ses musiciens, l’artiste a en effet réutilisé un extrait qu’il a dû retirer de sa propre prestation, devenue trop longue.

« J’avais cinq contes au départ dans Un village en trois dés, mais à force d’ajouter une connerie par représentation, j’en étais rendu à deux heures sans entracte. C’est abuser du public! Après une vingtaine de soirées, j’ai dû enlever 25 minutes, soit un conte complet, celui du ventriloque (le gros Charles et le p’tit Charles). Quand je me suis aperçu qu’il me manquait un peu de viande pour mon histoire de Noël avec l’OSM, j’ai repris ce bout-là, que plein de monde n’a pas entendu, et ça rentrait pile-poil. »

Outre la tournée d’Un village en trois dés qui se poursuivra encore jusqu’en été 2020 ans et la publication du livre du spectacle prévue pour novembre 2019, Fred Pellerin prépare un nouveau film, non pas avec Luc Picard comme réalisateur mais plutôt Francis Leclerc. On se souvient que les deux créateurs ont collaboré pour Pieds nus dans l’aube.

« Nous avons la moitié du financement. Je dois faire des retouches au texte pour l’autre bailleur de fonds. Ce sera inspiré de L’arracheuse de temps, mon spectacle sur la mort. »

Vous voulez y aller?

Les jours de la semelle

Du 12 au 15 décembre, 20 h et 15 décembre, 14 h 30 à la Maison symphonique de Montréal

Entrée : à partir de 50 $

Un village en trois dés

Dimanche 10 novembre 2019, 20 h à la Salle Maurice-O’Bready

Entrée : 49 $

Fred Pellerin discute avec Émilie Perreault lors de l’émission Faire oeuvre utile.

Une chanson et ses planètes alignées

Lancée la semaine dernière comme premier extrait de l’album Après, la Chanson du camionneur s’est retrouvée au sommet des ventes sur iTunes en seulement 24 heures. Il faut dire que la création de Pierre « Pierrot » Rochette était, le même jour, au cœur d’un épisode de Faire œuvre utile, cette émission diffusée à ArTV et organisant des rencontres entre un créateur et une personne du public pour qui le livre, la chanson, la toile, le spectacle de l’artiste a été aidant.

« Tu te souviens du camionneur décédé dans un accident sur l’autoroute 40 il y a deux ans à Montréal? Ça avait brûlé pendant des heures! Ce jour-là, sa conjointe était à Saint-Élie-de-Caxton. Elle n’a su la nouvelle qu’après, parce que le cellulaire ne rentre pas à Saint-Élie. Pour elle, le village était désormais relié à la mort de son mari. Plusieurs mois plus tard, elle vient voir mon spectacle, pour exorciser tout ça. Et comme chanson de rappel, je fais La chanson du camionneur… »

Fred Pellerin a aussi vécu des émotions fortes lorsqu’il a découvert ce texte jusqu’alors inédit, que quelques artistes se passaient « sous le manteau ». Il est signé par un des deux fondateurs de la légendaire boîte à chansons montréalaise Les 2 Pierrots. L’histoire de son auteur est tout aussi palpitante.

« Pierre, c’est un gars qui avait une maison, une voiture, des RÉER, et qui, il y a une vingtaine d’années, a dit : c’est pas ça que je veux. Il a donné sa maison, sa voiture, ses RÉER, et il est devenu vagabond au Québec. Il s’est dit qu’il allait prendre soin de l’univers pour voir si l’univers était capable de prendre soin de lui. Encore aujourd’hui, tout ce qu’il possède tient dans un sac. »

Surtout, le musicien a écrit, au fil de ses errances, une centaine de chansons, toutes associées à une personne rencontrée sur la route. Dont une inspirée d’une conversation avec un camionneur lui ayant confié le grand amour qu’il vouait à sa femme et son incapacité à le lui exprimer.

« Pierre lui a répondu qu’il allait lui organiser ça et il a écrit cette chanson où il y a un j’t’aime chuchoté, en dehors de la mélodie, après le premier vers de chaque couplet. Comme un aparté. J’ai un collègue conteur, Simon Gauthier, qui a construit un spectacle complet autour de l’histoire de Pierrot. Il a appelé ça Le vagabond céleste. C’est lui qui m’a envoyé un enregistrement maison de la chanson, en format mp3, en me disant : "C’est trop pour toi!" Je l’ai écoutée dans mon auto en revenant de l’épicerie et j’ai braillé. »

Quand cuisine rime avec mélamine

Il a toutefois fallu négocier avec Pierre Rochette qui, fidèle à sa philosophie, refuse toute forme de reconnaissance et de droits d’auteur. « Il a fini par accepter à certaines conditions. Une d’entre elles était de mettre dans le livret l’adresse de son site internet où il explique sa démarche du pays œuvre d’art [wow-t.com]. Et un ami va se charger de récupérer les droits d’auteur pour l’aider à réaliser quelques projets… C’est un gars d’une très grande humanité. »

Fred Pellerin a particulièrement été touché par le texte, écrit dans les mots de chaque jour — « cuisine qui rime avec mélamine et le petit lit de cabine qui est trop grand » —, mais contenant quand même une « histoire d’amour géante ».

« Probablement aussi parce que je me reconnais en tant que gars qui fait de la tournée. Moi aussi, j’ai une vie de route, avec dans ma voiture une valise toujours prête, que je lave en arrivant, que je sèche et que je remets dans l’auto. Et s’il y a une chose que je n’aurais pas voulu pour mes enfants [ils ont aujourd’hui 13, 10 et 8 ans], c’est un père qui n’est qu’une valise dans l’entrée. »

« Mais on a analysé tout ça avec eux et on a conclu que j’étais plus présent qu’un gars qui travaille. Quand je crée, je suis à la maison. Je prends une semaine de congé sur cinq, deux mois de congé en été, un mois à Noël. Et quand je pars pour des longues Europes, on les emmène avec nous, on fait l’école à la maison et ils vivent plein de choses à travers tout ça. »