La Nouvelle Scène
La Nouvelle Scène

Double coup pour la culture franco-ontarienne

Les moyens de pression des enseignants ontariens avaient donné un dur coup aux artistes et aux organismes culturels franco-ontariens. N’étant pas encore remis des secousses dans les écoles ontariennes, voilà que frappe la crise de la COVID-19. Le Droit s’est penché sur le double impact sur la culture franco-ontarienne, à commencer par les compagnies théâtrales d’Ottawa.

« ON EST DEVANT UNE CIBLE QUI S'ÉLOIGNE» — DANIELLE LE SAUX-FARMER, DIRECTRICE ARTISTIQUE DU THÉÂTRE LA CATAPULTE

C’est en Côte d’Ivoire, pendant une représentation de Manman La Mer, que la directrice artistique du théâtre La Catapulte a su que sa saison théâtrale venait de s’arrêter brusquement.

Danielle Le Saux-Farmer ne pouvait pas tout à fait réaliser l’ampleur des dégâts qu’allait causer la COVID-19 à son théâtre, elle qui vivait toujours les effets de la grève du zèle des enseignants ontariens.

« Nous avions deux grosses tournées en train, des matinées scolaires et d’autres productions sur les planches quand le premier ministre Trudeau a rappelé tous les Canadiens au pays, se rappelle Mme Le Saux-Farmer. Une vingtaine d’artistes et autant d’artisans étaient à l’œuvre pour La Catapulte au moment où on a dû tout arrêter. Dans mon cas, j’étais à Abidjan en pleine tournée de Manman La Mer et nous devions plier bagage rapidement afin de rentrer au pays avant la fermeture des frontières. »

Les impacts de la grève des enseignants de l’Ontario étaient déjà très importants sur La Catapulte avant le déclenchement des mesures d’isolement et de distanciation sociale résultant de la pandémie de coronavirus.

« Au début de l’année, nous étions déjà en pleine période d’incertitude, explique la directrice artistique. On savait que nos tournées étaient écourtées, que nos matinées scolaires avaient du plomb dans l’aile et que nous allions devoir couper dans nos productions. Mais quand tout a été mis sur la glace à la fin de février, j’ai vécu un moment de déni. Je n’y ai pas cru tout de suite. Mais, il a bien fallu que je me rende à l’évidence. »

Et cette évidence était l’annulation de la saison théâtrale de La Catapulte. Cette crise « sans précédent » allait tout changer, selon Mme Le Saux-Farmer.

« Il n’y aura plus rien de pareil. Nous sommes devant une cible en mouvement et qui s’éloigne tous les jours. On ne sait pas quand nous pourrons repartir la machine, ni si le financement et le public sera au rendez-vous, explique-t-elle. L’écologie du monde théâtral et culturel changera. Ce sera un changement de paradigmes. Des compagnies à projets disparaîtront et les compagnies à subvention de fonctionnement devront se réorganiser. »

L’an dernier, La Catapulte a donné du travail à environ 150 personnes. La direction de la compagnie théâtrale a pris la décision de verser les cachets à tous les artistes déjà engagés pour la saison, de même qu’aux concepteurs de ces spectacles.

« C’est notre rôle et je tenais à ce que tout le monde soit payé, insiste la directrice. C’est pour nous d’une grande importance et en même temps une grande fierté de pouvoir remplir nos obligations financières envers nos partenaires. »

Sortie de crise

La sortie de crise sera difficile et laissera des cicatrices profondes dans le monde culturel franco-ontarien.

« Nous vivions une période relativement faste. Notre financement était assuré et nous offrions plus de productions que jamais, avoue Mme Le Saux-Farmer. Malgré des coupes du gouvernement Ford, on sentait un certain assouplissement des politiques du gouvernement ontarien envers la culture, ce qui présageait bien pour l’avenir. Mais aujourd’hui, je me demande vraiment comment nous allons nous sortir de cette crise. »

Selon la directrice, ce n’est pas du pessimisme, mais plutôt du réalisme qui mène sa réflexion sur l’avenir.

« Je ne crois pas que nous allons relancer rapidement nos saisons théâtrales, affirme-t-elle. Au mieux, on pourra présenter des spectacles à la fin de 2020. La programmation de la saison de 2021 est déjà planifiée. Il faudra voir si l’on peut reporter nos productions actuelles à 2022. Nous vivons une crise majeure, sans précédent. Il est difficile de bien planifier la suite. »

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« ON A VRAIMENT REÇU UN DUR COUP » — PIER RODIER, DIRECTEUR ARTISTIQUE DE VOX THÉÂTRE

Comme l’uppercut qui suit un direct à la mâchoire, la crise de la COVID-19 est venue porter un dur coup à la compagnie Vox Théâtre.

Mais l’entreprise culturelle franco-ontarienne dirigée par Pier Rodier n’est pas K.-O. pour autant. Après avoir annulé ou reporté l’ensemble de sa programmation 2020, la compagnie théâtrale s’emploie à préparer l’après-crise.

« On a annulé deux grandes tournées canadiennes de même que la première édition du Tout Petit Festival qui devait avoir lieu en avril, explique le directeur artistique Pier Rodier. C’est tellement dommage tout ce qui arrive présentement, autant pour nous que pour l’ensemble de l’industrie culturelle. Mais, il n’en tient qu’à nous de nous relever les manches et de repenser nos façons de faire afin de bien entamer l’après-crise. »

Créé il y a plus de 40 ans, Vox Théâtre a quand même les reins assez solides pour passer au travers de la crise, mais son directeur avoue que, après la grève des enseignants de l’Ontario, il aurait bien aimé un peu de répit.

« Nous sommes un théâtre jeunesse alors, nos productions sont jouées dans les écoles, explique M. Rodier. Nous avons avec nous également de jeunes artistes qui font partie de nos productions pour raffiner leur jeu et prendre une expérience de scène. En fait, nous nous faisons un devoir d’engager au moins un jeune comédien par production. Ça fait partie de notre rôle autant que celui d’offrir un théâtre de grande qualité aux jeunes. »

Au fil de ces années, Pier Rodier et son équipe ont fait de Vox Théâtre un incontournable du théâtre jeunesse, non seulement dans la capitale fédérale, mais partout au pays. 

« Nous, on a vraiment reçu un dur coup lors des moyens de pression des enseignants de l’Ontario. La majorité de nos spectacles et programmes ont dû être annulés, ajoute M. Rodier. Alors, vous pouvez comprendre que ce deuxième coup dur nous a fait très mal. »

Pier Rodier

Quoi qu’il en soit, comme ses collègues des autres compagnies de théâtre d’Ottawa, M. Rodier n’a pas hésité à payer les artistes pigistes qui sont embauchés par Vox.

« J’ai tout de suite pris la décision de payer nos artistes, affirme-t-il. J’ai été de ce côté de la clôture et je tiens à être solidaire de nos artistes. Je sais aussi que mes collègues de La Catapulte, de la Vieille 17 et du Trillium font la même chose. Étant des compagnies avec des subventions de fonctionnement, on est capable de jouer notre rôle de soutien aux artistes. Et on doit le faire. »

Après-crise

Comme d’autres artistes, M. Rodier imagine mal le retour à l’après-crise pour l’instant.

« Il est difficile de voir quand et surtout comment on se sortira de cette crise, craint-il. Nos entreprises culturelles auront du plomb dans l’aile et plusieurs ne survivront pas. Les plus vieilles compagnies comme nous, et qui peuvent compter sur des partenaires de longue date auront plus de chances sur passer au travers. Mais, nous devrons quand même revoir nos modes de fonctionnement, tout en espérant que les gens seront de retour dans nos salles de spectacles. »

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«SERONS-NOUS TOUJOURS DANS LES PRIORITÉS DE L'ÉTAT?» — PIERRE ANTOINE LAFON SIMARD, DIRECTEUR ARTISTIQUE DU THÉÂTRE DU TRILLIUM

La protection et le support des artistes font partie du rôle que s’est donné la direction du Théâtre du Trillium depuis le début de la crise.

Les nombreuses annulations de spectacles et de programmes artistiques font en sorte que les compagnies de théâtre comme le Trillium doivent se transformer dans l’urgence.

« Chez nous, on engage plus d’une centaine d’artistes pigistes par saison, de confier le directeur artistique Pierre Antoine Lafon Simard. Nous avons un rôle social à jouer et en tant qu’entreprise culturelle, on se doit de remplir certaines responsabilités envers nos artistes. »

La crise de la COVID-19 a emporté avec elle une quantité impressionnante de productions théâtrales.


« [...] Il faut être réaliste et se dire que cette crise changera totalement le portrait de l’industrie culturelle franco-ontarienne. »
Pierre Antoine Lafon Simard

Pour le Trillium, la saison a pris fin abruptement, en pleine tournée.

« Nous étions à Québec pour la production de Néon Boréal, explique M. Lafon Simard. Cette pièce est présentée en quatre épisodes et, entre l’épisode 2 et 3, le directeur du théâtre où nous jouions est venu nous annoncer que le premier ministre Legault venait d’interdire les rassemblements de plusieurs personnes. Il nous fallait donc annoncer au public que nous devions arrêter le spectacle et plier bagage. »

Le directeur et sa troupe ont donc vécu en direct les conséquences du coronavirus sur le monde culturel.

D’ailleurs, il dit craindre pour l’avenir, sans toutefois mettre un chiffre sur l’équation de cette crise.

« On ne sait pas, lance-t-il. Toutes nos productions sont annulées pour le moment. Reste à savoir si l’on pourra tout reporter après la crise, ce que je souhaite. Par contre, il faut être réaliste et se dire que cette crise changera totalement le portrait de l’industrie culturelle franco-ontarienne. »

Pour les compagnies de théâtre qui ont une subvention de fonctionnement comme Le Trillium ou La Vieille 17 par exemple, l’avenir est quand même moins morose.

Elles peuvent continuer à payer les artistes et leurs quelques employés.

« La masse salariale du Trillium représente à peine le tiers de notre budget de fonctionnement, insiste le directeur artistique. On peut donc dégager beaucoup d’argent pour nos artistes, ce que d’autres compagnies ne peuvent — ou ne veulent — pas faire. »

Pour le Théâtre du Trillium, la grève des enseignants de l’Ontario n’a pas eu, ou presque pas, d’impact sur leur financement et leur programmation. Cette compagnie théâtrale ne présente pas de production en théâtre jeunesse.

Avenir incertain

Pour l’après-crise, M. Lafon Simard reste inquiet. Est-ce que les spectateurs seront au rendez-vous au sortir de la crise, il ne le croit pas.

« Pas immédiatement, lance-t-il. Les gens resteront méfiants et toute l’industrie des arts de la scène devra se réinventer. En plus, nous devrons faire face à une autre crise, économique celle-là. La scène culturelle franco-ontarienne, comme toutes les autres provenant des minorités, on fait partie des priorités des derniers gouvernements. Nous étions en période de prospérité et il était de bon ton de financer et de défendre les minorités culturelles. Maintenant, après avoir dégagé des milliards de dollars pour gérer la crise de la COVID-19, est-ce que nous serons toujours une priorité pour l’État ? C’est une bonne question. »

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« IL FAUDRA UN CERTAIN LÂCHER PRISE » — ESTHER BEAUCHEMIN, DIRECTRICE ARTISTIQUE DE LA VIEILLE 17

En plus de 40 ans de carrière, Esther Beauchemin n’a jamais rien vu de pareil. 

La directrice artistique de la compagnie de théâtre La Vieille 17 espère que cette deuxième crise qui frappe le monde culturel franco-ontarien n’assènera pas le coup de grâce à une période prospère de création.

« On a été durement affecté par les moyens de pression des enseignants ontariens, explique Mme Beauchemin. Nous avions une programmation jeunesse destinée aux écoles qui a été amputée par la grève. On n’était même pas encore remis de cette première gifle que l’on entrait de plein fouet dans la crise du coronavirus. Tout s’est arrêté d’un coup. »

Comme d’autres compagnies de théâtre franco-ontariennes, La Vieille 17 est financée par une subvention de fonctionnement.

« Nous avons quand même les reins solides, ajoute la directrice artistique. On peut continuer à payer les artistes pigistes que nous avons engagés pour notre saison. On considère avoir ce devoir envers les artistes qui eux, vivent une véritable crise financière. Il faudra aussi penser aux petites compagnies théâtrales comme le Théâtre Belvédère et Rouge Écarlate qui ne survivront probablement pas. Il faudra être inventif et créatif en sortie de crise afin de se remettre à niveau. »

Le théâtre La Vieille 17

Des annulations

La crise de la COVID-19 survient en pleine saison théâtrale. À La Vieille 17, on s’apprêtait à présenter Le cheval de bleu à Les coups de théâtre, un festival des arts de la scène qui se déroule à Montréal deux fois par année. Cette pièce qui met en scène un acteur sourd et une actrice entendante a été honorée de plusieurs prix. Un conte de l’Apocalypse, titre plutôt évocateur ces temps-ci, venait de prendre fin à La Nouvelle Scène mais devant être remontée, a été annulée.

« Il faudra un certain lâcher-prise si l’on veut sortir de la crise sans trop de dommage, insiste Mme Beauchemin. Il faudra faire avec ce que l’on connaît. Établir un nouveau calendrier ne sera pas de tout repos. Qui aura la priorité ? Quel projet sera présenté avant l’autre ? Bref, une kyrielle de questions à répondre, avec un avenir incertain. »

Esther Beauchemin quittera la direction de La Vieille 17 en juin, après 40 ans de loyaux services. Elle prépare présentement sa succession qui sera confiée à Geneviève Pineault. Cette dernière assurait jusque-là la direction générale de l’Association des théâtres francophones du Canada. De 2004 à 2017, elle a dirigé le Théâtre du Nouvel-Ontario
à Sudbury.

« Geneviève n’arrive pas dans les meilleures conditions, mais je suis certaine qu’elle pourra relever ce défi énorme qui se dresse devant elle, assure Mme Beauchemin. Elle a une solide expérience, elle peut aussi compter sur une bonne équipe et une compagnie de théâtre en santé. »