« Je voulais que le spectateur puisse découvrir les relations entre les personnages de façon très impressionniste. Qu’on essaie de suivre un personnage jusque dans ses interrogations et ses silences », raconte le metteur en scène Fabien Cloutier.

Discussions à la dérive avec Fabien Cloutier

Fabien Cloutier invite le public à un souper de famille qui déraille. Un party où les convives sont pétris d’opinions, mais pas des meilleures intentions et où chacun parle, sans jamais être réellement à l’écoute de l’autre.

L’empathie ? La bienveillance ? L’humoriste/dramaturge les a volontairement évacuées, avant même de dresser la table, dans Bonne retraite, Jocelyne, pièce dont il a signé le texte et la mise en scène. Le théâtre français du Centre national des arts (CNA) accueille du 2 au 5 octobre la cacophonie de ces conversations à sens unique.

Jocelyne, une fonctionnaire campée par Josée Deschêne, va garder de ce repas un goût amer, elle qui avait prévu d’annoncer à son entourage sa décision de prendre prématurément sa retraite. Une décision « heureuse », mais stressante et pas forcément mûrie, et qui va provoquer toutes sortes de réactions imprévues, expose Fabien Cloutier.

« Pour elle, c’est une grande nouvelle, mais on dirait que ça n’intéresse pas beaucoup le monde autour d’elle, au point que ça devient un peu blessant. »

Ils vont tenter de la recadrer, un peu abruptement. Puis se dire mutuellement leurs quatre vérités. Et si les vérités ne sont pas toujours bonnes à dire dans la vie, elle le sont encore moins au sein du clan imaginé par Fabien Cloutier.

« Les seuls moments où ces gens-là réussissent à s’entendre, c’est lorsqu’il parlent des autres. Mais dès qu’ils essaient de se recentrer sur leurs relations personnelles [avec les autres membres de la famille], c’est là que ça se plante », poursuit-il en relevant le trait qu’ont en commun ces personnages : un cruel « manque d’empathie ».

Ils ne sont pas « méchants » dans l’âme. Sauf qu’« une fois qu’ils ont pensé quelque chose, ils sont incapables de ne pas le dire tout haut », souligne l’auteur, pour qui « dire ses quatre vérités à quelqu’un [avec tact et délicatesse], c’est un art qui se perd ».

Jocelyne va rapidement être aspirée dans une spirale de reproches : « ils vont lui mettre sur le nez cette retraite » et son improductivité, qu’ils perçoivent instinctivement comme « un signe de faiblesse » et de « facilité ». « Les gens qui ne sont pas “payants” », notre monde moderne a tendance à les « réprimer », croit observer l’auteur. « Un bon citoyen, il fait des choses, il paie ses taxes, il rapporte à l’État. Mais à partir du moment où tu coûtes plus que ce que tu rapportes à la société, tu deviens une nuisance » aux yeux du monde, déplore-t-il.

Fabien Cloutier

Zones grises

Le conflit va rapidement révéler des dysfonctionnements familiaux « beaucoup plus profonds », et Fabien Cloutier s’est amusé à creuser aux racines du mal. En se servant de sa plume comme d’un pinceau, afin de dresser un portrait de famille « impressioniste ».

« Je voulais que le spectateur puisse découvrir les relations entre les personnages de façon très impressionniste. Qu’on essaie de suivre un personnage jusque dans ses interrogations et ses silences ».

Une forme de « construction nouvelle, pour moi qui écris habituellement des pièces avec un personnage qui exprime sa quête très clairement, dès le départ », analyse l’auteur de Scotstown, Cranbourne, Billy, et Pour réussir un poulet, sur les planches, et la série TV Léo.

Chez Jocelyne, on « navigue dans d’autres zones ». « Le spectateur suit un personnage non pas parce qu’on vient d’annoncer une action, mais pour ce que ça le fait ressentir, de les voir agir comme ça, entre eux. »

Fabien Cloutier, pour qui « le plus important, après tout, c’est qu’on soit ensemble, qu’on partage du bon temps, qu’on passe par-dessus les désaccords ! » s’avoue fasciné par « cette façon qu’ont ceraines familles de chercher le conflit, ou de ne pas savoir comment l’arrêter ».

Il précise toutefois qu’il « ne cherche pas à dénoncer » de comportement en particulier. Sans faire la morale, il se contente « de présenter un miroir de ce que peut être une société, et une famille », dit-il. « Je préfère laisser au spectateur l’envie [éventuelle] de se questionner. Mais je ne veux pas lui montrer comment se comporter ou comment ne pas vivre. »

Son « miroir déformant », voire « cruel » lui permet d’explorer « les zones grises » des comportements et des conversations : « des fois, on est d’accord avec un personnage, des fois moins. »

Jocelyne va rapidement être aspirée dans une spirale de reproches : « ils vont lui mettre sur le nez cette retraite » et son improductivité, qu’ils perçoivent instinctivement comme « un signe de faiblesse » et de « facilité », raconte le metteur en scène Fabien Cloutier.

Reste qu’il puise son matériau dans le terreau concret des ses observations. Ce qu’il constate de façon empirique, quand il tend l’oreille au resto ou qu’il ouvre l’ordinateur, c’est une « dérive dans les relations interpersonnelles ».

« Le manque d’empathie, cette difficulté qu’ont parfois les gens à se mettre dans la peau de l’autre, est quelque chose qui me trouble. »

La façon dont les couples se parlent et se répondent en public, « l’intransigeance » dont on fait preuve avec les gens qu’on aime, le choquent aussi.

Tout comme le navre « cette idée de vouloir tout le temps se mêler de la vie des autres. On n’est pas obligés d’avoir les mêmes croyances de ce qui est bon pour nous et pour nos proches. »

Dans sa pièce, il a précisément réuni non pas des êtres « qui discutent », mais « des gens qui se contentent d’exprimer leurs points de vue », avec la certitude d’avoir raison. « On est dans le culte de l’individu », et le tremblement des avis garrochés, « qui s’entrechoquent. »

Réseaux sociaux

Il dit s’être largement inspiré de « l’hyperindividualisme » que dénotent, par leur forme égotiste récurrente, les commentaires éparpillés sur les médias sociaux.

« Est-ce que les gens sont contaminés par les réseaux sociaux ou est-ce que les réseaux sociaux ne sont finalement que la démonstration éloquente de tout ça ? » s’interroge l’auteur. « Moi, je ne pense pas que les gens ont été transformés par les médias sociaux. Ils ne les ont pas attendus pour ne pas écouter les autres : il étaient déjà comme ça avant... »

En outre, « À l’heure où on chante les louanges du politiquement correct, c’est [étonnant] de voir la violence des commentaires sur les réseaux sociaux. »

« Je voyais dans tout ça un portrait [de société] troublant, qu’il m’intéressait de montrer au théâtre. »

L’art de débattre

Car pour lui, l’époque où l’on prenait « plaisir à discuter et débattre » est révolue. Aujourd’hui, dans l’espace public 2.0, exprimer son désaccord ressemble davantage à « de l’acharnement sur quelqu’un ».

« Le débat ne se fait pas dans le plaisir d’exprimer et d’articuler des idées », les désaccords provoquant désormais des réflexes de repli émotif, entre frustration et colère, croit-il. « Il n’y a plus de zone de rencontre. On sait de moins en moins débattre. Même à la télévision. » Voilà qui « ne fait pas une société très équilibrée ! », souffle le metteur en scène.

Une discussion doit commencer avec un minimum d’ouverture de chaque coté, sinon c’est stérile. »

De nos jours, constate-t-il, les opinions sont défendues avec un entêtement qui défie les règles les plus élémentaires de l’argumentation. On discute moins décrète. Parfois même au « mépris des discours scientifiques », que l’on n’hésite plus à écarter du revers de la main avec une insolente légèreté.

« On lit souvent : “Je sais que la science n’est pas d’accord... mais moi je pense ça’’... et peu importent les argument de ceux qui ont une vision beaucoup plus périphérique que nous, sur le sujet », illustre Fabien Cloutier. C’est l’ère du « J’ai une opinion donc j’existe », sourcille-t-il.

La distribution de Bonne retraite, Jocelyne réunit Josée Deschênes, Isabelle Brouillette (qui reprend le rôle tenu jusqu'ici par Brigitte Poupart), Claude Despins, Sophie Dion, Lauren Hartley, Éric Leblanc, Vincent Roy et Lauriane S. Thibodeau.

Une discussion avec les artisans de la pièce est prévue à l’issue de la représentation du 3 octobre.

POUR Y ALLER

Quand ? Du 2 au 5 octobre, à 19 h 30

Où ? Centre national des arts

Renseignements : 1-888-991-2787 ; ticketmaster.ca