La pièce sera présentée au CNA du 14 au 17 novembre prochains.

«Œdipe pour les nuls» [PHOTOS]

Son auteur, Martin Crimp, s’étant fait un devoir de vulgariser » le mythe grec, la pièce « Le reste vous le connaissez par le cinéma » n’est rien de moins que « la Thébaïde pour les Nuls », lance le metteur en scène Christian Lapointe.

La Thébaïde – rappelons-le au « nul » que nous étions nous-mêmes jusqu’à notre entrevue avec le metteur en scène – est le nom lettré des mythes grecs s’intéressant à Œdipe et à « sa descendance toute cabossée », sa dynastie étant le fruit de l’inceste entre le héros grec et Jocaste, sa mère – engrossée malgré les avertissements de l’oracle en chef des tragédies antiques, la Pythie.

En matière de tragédie, la pièce qu’il présente au Centre national des arts du 14 au 17 novembre n’a toutefois rien d’un lieu commun. C’est « l’histoire de petits gars qui essaient pisser plus loin que l’autre », résume en rigolant le directeur artistique du théâtre Carte Blanche, basé à Québec. Il approche avec son regard « déjanté » sur la rivalité qui déchire les deux fils d’Œdipe, Étéocle et Polynice, et qui met en péril la cité de Thèbes.

Ce texte du dramaturge britannique Martin Crimp (The rest Will Be Familiar To You From Cinema, basé sur Les Phéniciennes d’Euripde), Christian Lapointe l’a lui-même traduit. En l’adaptant dans un contexte contemporain et scolaire. En recourant à la « langue d’aujourd’hui » et en assumant les inflexions québécoises...

« La Thébaïde est pour moi une métaphore de l’apparion de la conscience alors que Œdipe se crève les yeux. » Les thèmes antiques que Crimp a repiqués à la mythologie « sont recyclés avec un humour caustique, cinglant, et beaucoup de répartie », mais aussi une bonne dose d’« ingéniosité, car Crimp nous fait accéder au tragique par l’humour, ce que je trouve formidable », expose le metteur en scène, bien heureux que la partition du Britannique s’extirpe des tonalités classiques de la tragédie grecque.

Plusieurs pièces de Crimp ont été traduites par l’auteur français Philippe Djian (37,2 ºC le matin). « Notre langue francophone nord-américaine est une langue en soi, avec ses propres règles. Il n’est plus besoin de passer par Paris pour toucher aux grands mythes », soutient en préambule Christian Lapointe, qui a aussi traduit et adapté La République du bonheur de Crimp en 2015).

Pouvoir et révolte

« Notre langue amplifie l’humour du texte : c’est une langue de porteurs d’eau. » Langue de contre-pouvoir, le joual convient donc plutôt bien pour creuser un mythe qui décortique la figure du pouvoir, estime le traducteur. « Quand on dit ‘mononcle Créon’ au lieu de ‘l’oncle Créon’ », cela installe « une forme d’humour qui n’apparaît pas nécessairement » ni dans la version originale, ni dans les traductions dans d’autres langues, illustre-t-il.

Crimp a un regard « en biais » sur le monde tragique, et c’est précisément « ce qui rend la pièce encore plus tragique, finalement ». « Il y a du mauvais goût, mais c’est un mauvais goût qui [alimente] cette rencontre entre le comique et le tragique », poursuit Christian Lapointe en rappelant que « le grotesque, dit-on, c’est quand le rire côtoie la mort ».

Le Québécois adore la façon qu’a eue l’auteur de revisiter le propos d’Euripide. Le Britannique « arrivait à faire voir comment notre société est montée sur un patriarcat millénaire qui ne change pas. Je trouvais son regard assez juste sur le fait qu’aujourd’hui le monde continue d’être dirigé par des petits gars qui essaient pisser plus loin l’un que l’autre. »

Christian Lapointe a été aussi séduit par « toute la réinvention que Crimp fait autour du chœur grec », qui, plutôt que de se contenter de son habituel rôle de commentateur, « est très actif ». « Toute la question d’Œdipe est déplacée dans le chœur, qui devient la sphinge [féminin de Sphinx]. Le chœur devient pratiquement le metteur en scène ».

L’école en ruine

« C’est un chœur d’élèves qui hijacke l’école et qui force l’équipe d’enseignants à jouer la Thébaïde », révèle ensuite Christian Lapointe. Oui, l’école. La seule indication scénographique du texte de Crimp est que l’action se déroule dans une maison en ruine, le metteur en scène a décrété que cette ruine n’était nulle autre que le temple du savoir. Quitte à transposer, n’y allons pas par quatre chemins.

Son désir n’était « pas anodin » : « au Québec, au lieu de former des citoyens [doués de] pensée critique, l’école crée des ‘programmes’, Encore aujourd’hui, «la moitié des gens sont analphabètes fonctionnels, au Québec», grince-t-il. Il ne s’en étonne guère : «après tout : le Pouvoir a toujours voulu qu’on reste ignorants».

Dans cette salle de classe «turbulente», l’enseignante a pour nom... Jocaste. Une figure d’autorité – sans surprise – vacillante, campée par Nathalie Malette

Les choses n’ont guère changé depuis Euripide : «la démocratie, c’est le choix entre entre la dictature et la dicature par alternance», décortique Christian Lapointe, en évoquant les «150 ans d’alternance » qui caractérisent la gouvernance au Canada.

À partir de ce discours, «Crimp essaie de démontrer que la démocratie est une extension de la culture guerrière, et non l’inverse» analyse le Québécois.

La pièce aussi nourrie par la pensée de Tiqqun, revue anarcho-philosophique à l’origine de la «Théorie de la Jeune Fille» voulant que «le Capitalisme a tout récupéré», jusqu’à l’image du corps féminin, désormais réduit à un «récipient du désir». «C’est une image construite par le patriarcat. On cède tous à ce jeu, à travers la société de consommation.»

«La jeune fille est à la fois l’expression du patriarcat et la bombe à retardement qui pourrait se révolter contre lui», ajoute-t-il en se faisant l’écho de l’essai de Martine Delvaux «Les filles en série».

Les Phéniciens ont envoyé à Thèbes un cortège de femmes, afin qu’elles deviennent des sibylles (des devins). Ces jeunes Phéniciennes se retrouveront prises au piège dans la guerre entre les deux garçons (joués par Jules Ronfart et Gabriel Zabeau).

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La pièce sera présentée au CNA du 14 au 17 novembre prochains.
La pièce sera présentée au CNA du 14 au 17 novembre prochains.
La pièce sera présentée au CNA du 14 au 17 novembre prochains.
La pièce sera présentée au CNA du 14 au 17 novembre prochains.
La pièce sera présentée au CNA du 14 au 17 novembre prochains.
La pièce sera présentée au CNA du 14 au 17 novembre prochains.

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POUR Y ALLER

Quand ? Du 14 au 17 novembre

Où ? Centre national des arts

Renseignements : 1-888-991-2787 ; ticketmaster.ca

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INVESTISSEMENT FINANCIER

Cette pièce d’abord présentée à l’Espace Go en septembre dernier a hérité de 140 000$ dans le cadre du nouveau Fonds national de création mis en place par le CNA. 

«Cette aide a fait une différence énorme», reconnaît le metteur en scène, qui a pu augmenter à une quinzaine de comédien(ne)s la distribution de Le reste vous le connaissez par le cinéma. Sans un choeur aussi imposant, cette pièce aurait difficilement pu fonctionner.»

«Le Fonds donne aux théâtres indépendants des moyens appréciables de se produire» sans qu’ils aient à cogner aux portes de producteurs privés, qui «vont peut-être essayer de singérer danss la démarche artistique. Là, on a pu créer en toute liberté. Je suis redevable de ce coup de pouce» du CNA.

Juste avant la première représentation ottavienne, Christian Lapointe et la dramaturge Andréane Roy rencontreront le public pour bavarder des enjeux de la pièce. Le tout se déroulera le mercredi 14 novembre à 18 h 30, dans le Foyer du canal du CNA.