Dans la peau de Louis Riel, le baryton Russell Braun s'avère d'une indéniable maîtrise de son instrument et d'une intense présence scénique.

Dieu merci, il y a Russell Braun

CRITIQUE/ Le défi était de taille : revisiter, 50 ans plus tard, le controversé opéra Louis Riel en cette année de célébrations du 150e anniversaire de la Confédération. Cette fois, il y a cette Assemblée de la terre, composée de plus d'une vingtaine d'artistes issus de communautés autochtones qui ont été partie prenante de la relecture de l'oeuvre originalement composée par Harry Somers et écrite par Mavor Moore en 1967. Il y a surtout Russell Braun, magistral dans le rôle titre, et la (trop brève) présence de Simone Osborne, dans le rôle de l'épouse du leader métis, Marguerite. Cela n'aura pas été assez, cependant, pour éviter que les rangées de la salle Southam se clairsèment en cours de soirée, lors de la première de jeudi au Centre national des Arts d'Ottawa.
Il faut dire que la représentation, présentée devant une salle initialement comble, a sérieusement pâti d'un mauvais calibrage de l'orchestre, qui a régulièrement enterré les interprètes. Dès lors, à défaut de pouvoir entendre clairement ce qui se chantait en français, en anglais, en michif et en latin, les spectateurs n'avaient d'autre choix que de lever les yeux vers les surtitres pour se faire une idée de ce s'exprimait sur scène afin d'en comprendre les tenants et aboutissants. Souvent au détriment de regarder ce qui s'y déroulait.
Dans la peau de Louis Riel, le baryton Russell Braun s'avère d'une indéniable maîtrise de son instrument et d'une intense présence scénique.
Dans un tel contexte, la trame narrative, divisée en trois actes d'environ 45 minutes, n'est pas toujours facile à suivre, entre ce qui relève des croyances et doutes les plus intimes de Louis Riel et les (en)jeux de coulisses entre Ottawa, Québec, clergé et militaires cherchant à prendre position face à ces « sang-mêlé », sur fond de rébellion des Métis et de naissance du Manitoba.
En décidant d'habiller en rouge Sir John A. Macdonald (James Westman, qui a droit aux répliques les plus suaves du livret) et en bleu Sir George-Étienne Cartier (Jean-Philippe Fortier-Lazure), le metteur en scène Peter Hinton campe les représentants des gouvernements fédéral et québécois de manière pour le moins caricaturale. Force est néanmoins de reconnaître que leurs habits clownesques ont au moins le mérite de permettre au public de les identifier rapidement...
Par ailleurs, la musique atonale préconisée par le compositeur Harry Somers rend d'autant plus ardue pour les interprètes la tâche d'en faire apprécier les subtilités à la foule. Sans lignes mélodiques définies pour porter leur voix, à travailler fort pour livrer leurs notes, les chanteurs ne réussissent donc pas tous également à faire ressentir de l'intérieur les intentions de leur personnage de manière convaincante.
Dans la peau de Louis Riel, le baryton Russell Braun s'avère toutefois d'une indéniable maîtrise de son instrument et d'une intense présence scénique. Le quinquagénaire passe d'une langue à l'autre avec une remarquable aisance, en plus d'incarner jusqu'au bout des doigts - et dans les moindres notes qu'il livre de tout son être  - les tiraillements d'un homme convaincu de la mission qu'il doit remplir au nom de Dieu pour son peuple.
À ses côtés, Alain Coulombe tire particulièrement bien son épingle du jeu, se glissant avec aplomb dans la soutane de Mgr Taché. 
Émouvante Simone Osborne...
C'est sans oublier Simone Osborne. Son personnage de Marguerite, épouse de Riel, n'apparaît qu'au troisième acte (et le temps d'une seule chanson), mais la soprano n'en fait pas moins pleinement ressentir sa présence. Non seulement par sa capacité à habiter la scène, mais aussi par la riche tessiture de sa voix. 
Il faut dire qu'elle livre en grande partie a capella - ce qui a permis aux spectateurs de vraiment pouvoir savourer son talent - l'air à la fois le plus puissant et le plus controversé de l'opéra : le fameux et poignant chant de Skateen, « emprunté » sans permission au peuple nisga'a par Somers, à l'époque.
Éloquente Assemblée de la terre...
Dans cette nouvelle mouture, Peter Hinton a justement tenté de nuancer certaines visions passéistes de la version originale de l'opéra.
Il a notamment eu la brillante idée d'ajouter au choeur représentant le Canada « blanc », un deuxième choeur qui, pour muet qu'il soit, n'en demeure pas moins des plus éloquents. Cette Assemblée de la terre, dont les quelque 25 membres deviennent autant de figurants fidèles à la cause de Riel, donne notamment l'occasion au metteur en scène d'inclure la vision contemporaine de la Danse du bison telle que chorégraphiée par Santee Smith (l'un des beaux moments de la production).
Sans vouloir présumer des intentions de M. Hinton, il s'avère tout de même difficile de ne pas en « recevoir » la portée politique, de l'autre côté du quatrième mur. Ne serait-ce que parce qu'il y a 50 ans, aucun membre des Premiers Peuples n'avait été consulté lors de la production de Louis Riel. Et parce que MacDonald a censuré les autochtones, en interdisant les chants et les danses des potlatchs, à compter de 1880 (ils le demeureront jusqu'en 1951). Dès lors, il y a quelque chose de résolument et profondément touchant à voir chaque membre de ladite Assemblée se retourner vers le public, le poing sur le coeur ou la main tendue, après avoir assisté à la pendaison de Riel, juste avant le tomber du rideau...
C'est d'ailleurs peut-être là, dans cette ultime image, que se cache l'essence de ce qu'il faut retenir de cette relecture de l'oeuvre : la nécessité d'échanger collectivement sur le passé pour parvenir à se réconcilier au présent.
POUR Y ALLER
Ce samedi, 20 h
Centre national des arts
1-888-991-2787 ; ticketmaster.ca