Les comédiens Paul Fruteau De Laclos et Alicia Johnston, photo tirée de la production de Saskatoon.

Des gouffres à combler

Dans le quartier Côte-de-Sable, un tronçon de rue s’effondre. Le gouffre à remplir sera le prétexte d’une rencontre bénéfique entre deux personnages eux-mêmes au bord du précipice personnel dans Havre, de Mishka Lavigne.

La maison d’édition L’Interligne a fait paraître Havre en librairies le mercredi 9 janvier. La pièce de théâtre, qui se lit presque comme un roman, est le deuxième texte publié de l’auteure dramaturgique originaire du Pontiac.

Les drames personnels s’imbriquent à plusieurs niveaux dans Havre. En même temps que le pavé se fracture, la vie d’Elsie s’écroule lorsqu’elle apprend le décès de sa mère, une auteure monumentale à la célébrité (trop) prenante. Matt, lui, est déjà au fond de son propre gouffre : il revient d’un séjour dans sa Bosnie natale pour retrouver ses parents biologiques.

« De bureau en bureau, de comptoir en comptoir, de fonctionnaire en fonctionnaire », il a cherché, en vain. D’abord narrés en monologues séparés, les naufrages des endeuillés, tous deux en quête d’identité, se croisent quand vient le temps de réparer le trou dans la rue. Le trop-plein parental d’Elsie apaise le vide de Matt ; dans leurs tempêtes personnelles, l’un trouve en l’autre un Havre.

La pièce est la somme de deux résidences d’écriture au Banff Centre for the Arts et au Théâtre La Catapulte, à Ottawa, en 2015 et 2016. Pour l’anecdote : peu avant de commencer à travailler sur Havre, un cabinet de notaires a appelé Mishka Lavigne pour lui proposer son nouveau service, soit la gestion de patrimoine artistique.

« Ça m’était entré dans la tête. Je me suis mise à me questionner sur ce que moi, en tant qu’auteure, je laisse derrière, s’est rappelée l’auteure de neuf pièces, dont trois écrites en collectif, et d’une douzaine de traductions. Moi, mes textes, mes spectacles, mes livres qui sont dans leurs bibliothèques, dans leur tête, dans le melting pot artistique qui existe... De quoi ces gens-là vont-ils se souvenir ? »

De là est né le personnage central — et absent — de Gabrielle, la mère d’Elsie : « quand on est un monument, quand on est une espèce de figure mythique comme Gabrielle, comment on sépare la personne de l’artiste. Quelle serait pour Elsie la différence, la ligne entre un deuil privé et un deuil public ? Est-ce que les enfants de Gérard Depardieu, par exemple, vont vivre le deuil de leur père de la même façon que ses fans ou que d’autres acteurs avec qui il a travaillé ? »

Depuis sa création, le texte original a été mis en lecture trois fois au Canada et en France. Une traduction en anglais a été lue à Chicago en mai dernier, et une autre en allemand a remporté les prix de la meilleure pièce et de la meilleure traduction au dernier festival Primeurs, à Saarbrücken, en novembre.

À Saskatoon, David Granger a mis en scène et présenté le texte français avec la Troupe du Jour à l’automne 2018.

Par coïncidence, les mises mises en lecture ont eu lieu en même temps que les travaux de construction du train léger d’Ottawa.

« Toutes les lectures qu’il y a eu de Havre en 2016 étaient suivies d’un nouveau trou dans la rue Rideau, sourit Mishka Lavigne. On a beaucoup ri, comme quoi il y avait une malédiction. »

Une nouvelle mise en scène est prévue à Genève (Anne Bisang) fin janvier et début février. Prions pour l’asphalte à Ottawa.

Mishka en deux temps

Mishka Lavigne ne travaille jamais sur un seul texte à la fois. En plus de Havre, les montagne Rocheuses à Banff lui ont inspiré le début d’Albumen, son premier scénario en anglais.

Une série de présentations de la pièce dans la langue de Shakespeare est prévue du 14 au 23 mars prochains, au Théâtre de la Cour des arts.

Il y a un peu d’inspiration Havre dans Albumen. L’art est encore mis sur un piédestal ; Jessa, une artiste qui a tout abandonné pour un travail administratif dans un bureau, fait une rencontre qui l’obligera à faire face à son propre malheur.

Mishka Lavigne est l’auteure en résidence de la saison 2018-2019 de la compagnie Horseshoes and Hand Grenades, à Ottawa.

Elle écrit présentement une nouvelle pièce en anglais, Shorelines.