Marianne Marceau incarne avec panache la jeune reine de Suède dans la pièce de Michel-Marc Bouchard, en compagnie de Eliot Laprise (Karl Gustav) et de Réjean Vallée (le chancelier Axel Oxenstierna)

Christine, la reine-garçon: souveraine liberté

CRITIQUE / Au fil d’une saison de théâtre, les œuvres qui vous chavirent et vous emportent se comptent sur les doigts d’une main. Après Antigone, présentée au Trident le mois dernier, au tour de La Bordée de frapper fort et dans le mille avec Christine, la reine-garçon. Distribution impeccable, texte d’une grande finesse aux échos contemporains, mise en scène séduisante de pénombre, tout concourt à faire de la pièce historique de Michel-Marc Bouchard un spectacle digne des plus hauts standards.

La liberté, mot à la mode s’il en est un, accompagne l’homme et sa fiancée dans leur cheminement spirituel depuis des millénaires. Le destin de la reine Christine de Suède (Marianne Marceau), coincée dans le carcan luthérien du milieu du 17e siècle qui l’empêche de vivre selon sa nature profonde, illustre avec justesse cette notion de libre arbitre permettant de donner un sens à l’existence.

Mais il en a fallu du courage à la jeune souveraine anticonformiste, réfractaire au mariage, pour trouver sa voie. Aussi appellera-t-elle à la rescousse le philosophe René Descartes (Jean-Michel Déry) pour lui prodiguer quelques enseignements pour mieux comprendre les émotions contradictoires qui se bousculent en elle, dont son attirance pour sa dame de compagnie, la comtesse Ebba Sparre (Ariane Bellavance-Fafard). À l’époque, rappelons-le, les «symptômes» de l’amour étaient analysés de façon mécanique, Descartes croyant par exemple que le siège de l’âme se situait dans la glande pinéale du cerveau...

Les velléités d’affranchissement de la jeune reine, soucieuse d’avoir un pays sophistiqué, rempli d’écoles et de bibliothèques, à l’image de son insatiable curiosité, ne seront pas sans causer un lot de conflits à la cour, qu’ils soient d’ordre privé ou d’intendance. Que ce soit son cousin Karl Gustav (Eliot Laprise), follement amoureux d’elle au point de se couvrir de ridicule, le chancelier de Suède (Réjean Vallée) et son narcissique de fils (Simon Lepage), gardiens de l’ordre établi, ou encore l’acariâtre reine mère Marie-Éolonore de Brandebourg (Érika Gagnon), ils seront nombreux à tenter de la raisonner. En vain.

En porte-à-faux avec son devoir, la reine Christine choisira d’adjurer la foi luthérienne pour embrasser la foi catholique, aidée en cela par Rome, prête à satisfaire tous ses caprices pour l’attirer dans son giron. «Renier mon peuple, renier ma foi, renier mon père, renier tout ce que je suis pour être ce que je veux être.» L’entourage royal et le peuple crieront à une trahison qui persiste encore aujourd’hui en Suède.

Dans l’exigeant rôle-titre, Marianne Marceau offre une grande performance, tour à tour déterminée et frondeuse face à une mère qui aurait tant souhaité un fils sur le trône; d’une touchante vulnérabilité dans les scènes intimistes empreintes de sensualité; cinglante d’humour noir lorsqu’elle pourfend ses adversaires; brisée de rage contenue à l’heure des choix. Le personnage d’une grande modernité, avec son lot d’ambiguïtés et de paradoxes, procure son lot d’émotions.

Cette pièce à dix personnages, en parfaite symbiose, se décline dans une magnifique mise en scène de Marie-Josée Bastien (assistée d’Émile Beauchemin) évoquant à la fois la noirceur hivernale des pays scandinaves et celle squattant les esprits de l’époque luthérienne. Dans un coin, un amoncellement de fragments de verre rappelle le froid et la glace, contraste frappant avec les discussions enflammées qui ont cours dans l’escalier à deux paliers, en arrière-scène.

Soulignons aussi le soin apporté au choix des costumes, où abondent les longs manteaux de cuir noirs, fruit du travail de Sébastien Dionne (assisté de Marie-Sophie Gauthier).

En un mot comme en mille, un puissant et magistral moment de théâtre.

Christine, la reine-garçon est présentée à La Bordée jusqu’au 11 mai.