Chilly Gonzales

Chilly Gonzales: du piano solo jusqu’au Pilates musical global

Frigorifié par la température montréalaise flirtant avec moins 18 degrés Celsius, Chilly Gonzales confessait accuser un «choc total», quand il a décroché le téléphone pour évoquer la minisérie de concerts qu’il s’apprête à donner au Canada.

Le pianiste, qui a établi ses pénates à Cologne, en Allemagne, venait d’atterrir dans sa ville natale. «J’ai grandi ici, alors Je sais comment m’habiller», souriait le musicien néoclassique passé maître dans l’art de s’acclimater... moins aux rigueurs de l’hiver qu’aux genre musicaux les plus variés et aux collaborations artistiques les plus azimutées.

Il se dit ravi de revenir au bercail pour mettre un point final à la tournée la sortie du disque Piano Solo, volume 3. Après quoi, il s’autorisera une pause «bien méritée» après six mois intensifs partagés entre la scène, la deuxième édition du Gonzervatory qu’il supervise et l’écriture d’un livre, en instance de publication.

Le concert a beaucoup évolué depuis son dernier passage au Canada, à l’automne 2018, précise Chilly Gonzales, qui montera sur les planches du Centre national des arts le 18 janvier, après avoir visité le Théâtre St-Denis les 13 et 14 janvier et le Grand Théâtre de Québec le 16 janvier.

Dès que les choses commencent à stagner, l’entertainer s’ennuie. «Je n’arrive pas à faire le même show pendant plusieurs mois. Il faut qu’il y ait de l’inconfort à chaque concert, du danger, pour que je sois dans le meilleur état. C’est ce que j’ai appris en 20 ans de carrière...»

Solo Piano, en mode rétrospective

La première partie du spectacle est consacrée aux compositions de ses trois albums solo – «une trilogie qui est achevée, a priori... même s’il ne faut jamais dire “jamais”». En deuxième partie, il se pointe avec Joe Flory à la batterie et Stella Le Page au violon. Le trio se livre alors à une exploration plus approfondie d’une œuvre pianistique qui s’est régulièrement métissée de pop, de rock, de rap et même d’électro, tandis qu’il collaborait avec Jane Birkin, Feist, Peaches, Drake, et Daft Punk (qui l’a invité à jouer sur plusieurs pièces de l’album Random Access Memories, qui a décroché un prix Grammy en 2013), ou qu’il animait des webséries portant sur la musique, dont le fameux Pop Music Masterclass.

En 2018, Chilly Gonzales était de son propre aveu très concentré sur Solo Piano III, qui venait de paraître. «Maintenant, c’est le moment de redevenir plus curieux. Ça ressemble davantage à une rétrospective des 15 ans [qui séparent les trois disques]. J’ai la sensation que les trois albums se mêlent bien, en concert. Je m’intéresse à ce qui les différencient, et comment je peux recréer l’histoire du développement des trois albums».

Plaisir coupable

«Après la tournée, on prend un vrai break et je vais penser au futur», lance Chilly Gonzales, qui n’a pas chômé, depuis l’automne dernier. En décembre, il a fait paraître deux singles de Noël. En novembre, il supervisait la deuxième édition du Gonzervatory. Et cela fait six mois qu’il travaille sur son tout premier bouquin, dont la parution est prévue pour l’automne en Allemagne, livre pour lequel le pianiste se cherche d’ailleurs un éditeur au Canada.

«Le livre traite du goût musical» et, par la bande, de la notion de plaisir coupable, révèle-t-il.

Non pas en se regardant le nombril, mais à travers le prisme de la chanteuse Enya, qui a fait sa réputation mondiale avec le titre Orinoco Flow (Sail Away). «Enya est un personnage qui me fascine», dit-il en confessant la charge émotionnelle puissante que suscite en lui la musique de l’irlandaise.

Le livre n’est pourtant ni une biographie, ni une autobigraphie, mais une exploration du goût. «Est-ce qu’on peut faire confiance à un goût musical? Est-ce que ça vient vraiment [de l’intérieur], ou est-ce qu’on construit le goût» en fonction notre environnement et de l’opinion des « experts », s’interroge Gonzales l’écrivain.

«Je suis un peu obsédé par l’idée du plaisir coupable, ce qu’on aime mais qu’on n’assume pas. [je creuse] cette idée que ce qu’on aime est peut-être involontaire, que le goût qu’on a quand on est enfant [évolue] ou se corrompt. Peut-être parce que le goût [renvoie à] notre statut social ou au groupe auquel on appartient. » C’est parfois en cherchant à l’extérieur de soi qu’on finit par se trouver soi-même. Et il faut creuser ça», estime le musicien.

Et d’ajouter: «Avant 25 ans, je n’avais pas vraiment trouvé mon propre goût.» Comprendre qu’il valait souvent mieux ne pas trop «intellectualiser» la musique lui a «pris du temps».

La faute du virtuose

Son livre évoque d’ailleurs la «fascination pour la virtuosité» qu’il a conservée jusqu’à la fin de l’adolescence.

«C’est une grande erreur, pour un musicien, de croire que la technique, la virtuosité, est le but final», lance celui qui a longtemps autoproclamé son «génie».

Avant 25 ans, «j’étais dans la “densité” musicale: j’écoutais la musique plutôt avec mon cerveau. [...] Je n’avais pas compris que la musique devrait être un échange d’émotions». Sa «faute», dit-il, vient du fait que tant la musique classique que le jazz – les références fondamentales de sa jeunesse – portent en elles «cette obsession de la virtuosité».

«La retenue est importante», a-t-il fini par découvrir au contact des rappeurs et de multiples artistes, musiciens ou non.

Car c’est précisément la retenue et l’écoute qui nourrissent «l’espace»... et qui créé cett émotion permettant à l’auditeur de se glisser dans la mélodie, constate le pianiste.

«L’essentiel, en musique, n’est pas d’impressionner les gens, mais de les connecter», résume aujourd’hui le maître. Qui « expie » désormais sa faute en partageant ses lumières avec de jeunes talents prometteurs, à travers son Gonzervatory.

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POUR Y ALLER

Quand ? Le 18 janvier à 20h

Où ? Centre national des arts

Renseignements : 1-888-991-2787; ticketmaster.ca

Chilly Gonzales

Pilates musical

Le Gonzervatory est une résidence d’une semaine où les musiciens sélectionnés multiplient, à un rythme de marathonien, les jams, les exercices créatifs et les classes de maître. «Il y a des contraintes conceptuelles et des contraintes émotionnelles.» L’apprentissage se termine par un grand concert collectif. 

«C’est comme du Pilates musical.» Les étudiants «apprennent sur eux-mêmes en étant obligés de créer énormément en très peu de temps.» Le travail est très axé sur l’improvisation, et la pression pousse les musiciens à «faire confiance à leurs instincts», explique Chilly Gonzales, qui structure quant à lui les «séquences d’exercices» qui fonctionnent le mieux.

Certes, les exercices de songing et de musical push-ups (dont le site chillygonzales.com donne un aperçu) confèrent à ce camp musical des airs de base d’entraînement militaire. Pourtant, la poignée de participants n’ont pas été retenus parce qu’ils sont les meilleurs, mais pour leur excellente aptitude à performer en groupe, indique le maître.

Plusieurs artistes canadiens se sont rendus à Cologne pour l’assister à titre de mentors, dont la pianiste Jade Bergeron (alias Flying Hórses) et Josh Dolgin, (alias SoCalled).

Son initiative, Chilly Gonzales aimerait la voir essaimer autour du globe. «Le but, c’est d’avoir une école physique, qui pourrait fonctionner avec des musiciens, même amateurs», ou issus du camp.

«Dans 10 ans, si j’ai une petite armée de 10 personnes pour enseigner... pourquoi pas avoir des Gonzervatory dans [quelques] grandes villes du monde. Le pilatès a commencé comme ça, avec un homme (l’Allemand Jospeh Pilates) et une méthode, et aujourd’hui il se pratique un peu partout. Il faut rêver!»