Le documentaire Chaakapesh met en vedette l’OSM lors de son voyage dans le Grand Nord. Sur la photo, Florent Vollant.

Chaakapesh: harmonieux partages Nord-Sud

La musique ne connaît aucune frontière, elle peut même être un instrument de rapprochement entre les cultures, une partition sur laquelle les peuples peuvent se laisser porter. C’est en tout cas la volonté de la tournée dans le Nord de l’Orchestre symphonique de Montréal que les réalisateurs Roger Frappier et Justin Kingsley ont suivi avec leurs caméras.

Leur documentaire intitulé Chaakapesh, qui prend l’affiche quelques jours à Ottawa, invite au voyage, à l’ouverture en suivant la seconde virée de l’OSM dans le Grand Nord et la Basse-Côte-Nord. Les réalisateurs en profitent pour mettre en lumière qu’un acte de réconciliation peut se faire aussi grâce la musique.

« On souhaitait montrer des gens qui passent à l’action, lance Justin Kingsley. Il y a des gens qui en parlent et qui remplissent des estrades. Mais le film montre que c’est possible d’agir. »

L’idée de ce documentaire est née lorsque Roger Frappier et Justin Kingsley ont rencontré le chef de l’OSM Kent Nagano qui s’apprêtait, après 10 ans, à retourner dans le Nord avec ses musiciens.

« Au Canada, on est habitué aux collaborations est-ouest, alors je me suis dit pourquoi je n’en ferais pas une Nord-Sud », a confié le maestro Nagano à Justin Kingsley. « Ç’a été pour moi un éclair créatif », se souvient le coréalisateur originaire d’Ottawa.

« Film de nomade »

À l’automne 2018, les voici donc tous lancés dans cette odyssée musicale, sans savoir véritablement ce qui les attendait sur leur chemin. « C’est un peu un film de randonnée, un film de nomade. On partait à l’aventure avec l’opéra Chaakapesh, on savait approximativement où on s’en allait et qui allait être avec nous. Mais le reste, on ne le savait pas », partage le réalisateur.

L’opéra de chambre autochtone Chaakapesh, le périple du fripon est le fruit d’un échange intraculturel. « Ce qu’on raconte c’est l’histoire de gens qui se rassemblent pour collaborer et créer ensemble. C’est une histoire d’harmonie », estime Justin Kingsley.

Cette harmonie culturelle a donné naissance à une œuvre originale pleine d’humour inspirée par une légende innue sur un personnage mythique à l’origine de la création du monde. Le livret a été écrit par Tomson Highway, la musique a été composée par Matthew Ricketts, interprétée par l’OSM et chantée en cri par deux hommes blancs et c’est narré en innu, en cri et en inuktitut respectivement par Florent Vollant, Ernest Webb et Akinisie Sivuarapik.

Et tel un pont entre tout ce monde, le chef d’orchestre Kent Nagano — qui fera ses adieux à l’OSM à la fin de cette saison — transporte les musiciens et les spectateurs du Nord vers un échange, une rencontre.

« Quand on commence à connaître l’homme qui se cache derrière ce dos mondialement reconnu, on découvre [...] un homme passionné de la démocratisation de la culture et de la musique classique, insiste le réalisateur. »

« l’histoire est venue à notre rencontre »

Le documentaire dure deux heures, mais l’aventure qui a permis d’y aboutir a duré, elle, près de deux ans. Elle a nécessité deux voyages, soit une tournée de près de trois semaines, dans la toundra nordique pour aller à la rencontre des communautés.

De Kuujjuaq à Maliotenam en passant par Salluit, Kuujjuarapik, Oujé-Bougoumou, et Mashteuiatsh, Chaakapesh donne la parole aux artistes et aux membres des communautés. Un travail qui a permis de recueillir des témoignages poignants qui abordent avec délicatesse un présent marqué par le passé.

« On a donné la parole aux gens, et c’est ça qui est sorti. L’histoire est venue à notre rencontre sur notre trajet », explique Justin Kingsley.

Dans un témoignage émouvant, Florent Vollant aborde son expérience dans les pensionnats. Il confie que « ce qui l’a sauvé c’est la musique », raconte M. Kingsley. « L’âme du film, c’est lui. Une fois l’entrevue terminée, tout le monde dans la salle avait les larmes aux yeux. »

Respect et inclusion

Pour éviter toute accusation d’appropriation culturelle, Roger Frappier et Justin Kingsley ont eu un souci d’inclusion tout au long du processus de création. « Du début à la fin, on s’est dit : “impliquons les gens, traitons tout le monde également et soyons ouverts à ce qu’on nous dit”. On a plein d’artistes autochtones qui créent des œuvres dans différents milieux ; collaborons. Et faisons le plus souvent. »

« Beaucoup de gens ne voulaient pas que ce soit deux hommes blancs qui réalisent ce film. Des portes ont été fermées en nous disant : “non pas vous”. Il y a un festival de film qui nous a aussi dit non pour ces mêmes raisons », regrette le coréalisateur.

Présent aux représentations de vendredi et samedi au Bytowne, Justin Kingsley répondra aux questions du public.

POUR Y ALLER

Quand : Du 31 janvier au 2 février

Où : Cinéma Bytowne

Renseignements : bytowne.ca

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Justin Kingsley : raconteur d’histoires

Originaire d’Ottawa, fier Franco-Ontarien, Justin Kingsley a eu mille et une vies professionnelles. Journaliste, attaché de presse du premier ministre, auteur de deux livres en anglais et un en français (Le livre du don), stratège et maintenant réalisateur, Justin Kingsley se qualifie comme un «raconteur». 

«Que ce soit en écrivant des discours, en réalisant un film, en écrivant un livre ou en inventant une marque, je ne fais qu’une chose raconter des histoires», explique-t-il.

Coréaliser Chaakapesh aux côtés de Roger Frappier lui a permis de s’affirmer comme réalisateur. «Ça m’a montré que je suis capable de réaliser des longs-métrages pour les grandes salles tout en gardant un ton positif et constructif», affirme Justin Kingsley.

Le réalisateur de Chaakapesh, Justin Kingsley.

Avant de s’aventurer dans le Grand Nord, et pour ne pas commettre d’impair, les deux réalisateurs ont suivi une formation à l’institut Avataq à Montréal. «Il prépare les gens comme nous à aller dans le Nord. J’avais des inquiétudes, mais j’étais le seul. C’est beaucoup plus simple qu’on le pense : tu donnes le respect et tu reçois le respect. C’est ce qui est arrivé au cours de l’aventure Chaakapesh», avoue le réalisateur.

«J’essaye de développer des projets de création avec certaines personnes que j’ai rencontrées. Et Florent Vollant et Ernest Webb font partie de ceux avec qui j’aimerais beaucoup collaborer.»

Au plan personnel, le périple de Chaakapesh a permis à Justin Kingsley de réaliser que la réconciliation avec les peuples autochtones doit passer par l’action. «C’est le temps [de mettre en place] une certaine forme de décolonisation. Mes contemporains et moi, on fait partie de la solution. Je dois agir et j’invite à agir, à nous copier, à nous imiter.»