Le tandem Sasha Domnique/Marc-Antoine Morin fonctionne très bien, dans toutes les couleurs du spectre de la relation affective, les chaudes comme les froides.

Bouffis de chaleurs

CRITIQUE / En revisitant Les Grandes Chaleurs pour le Théâtre de l’Île, le metteur en scène Mathieu Charette a choisi d’exploiter à fond le registre du « théâtre de boulevard », ce comique un peu excessif.

Pas sûr que le texte soit bien servi par tant de légèreté : la comédie douce-amère de Michel Marc Bouchard perd ainsi en pertinence. La charge sociale du propos semble ainsi oblitérée, sa critique du conformisme et du qu’en dira-t-on se retrouvant passablement édulcorée dans les rires « faciles » d’une farce bouffonne.

Le résultat demeure malgré tout distrayant – et les amateurs de théâtre d’été, nombreux parmi les habitués des lieux, en redemanderont. D’ailleurs, la représentation à laquelle nous avons assisté s’est soldée par de puissants vivats enthousiastes. Reste que si ces facéties sont réjouissantes, on en ressort diverti, mais guère touché. Frustré de n’avoir pas ressenti l’explosion de jouissance qu’on espérait de la part de ce classique du répertoire théâtral québécois.

Or, on doute fort que cette pièce créée en 1991 puisse avoir mal vieilli... ce qui serait un comble, de la part d’un texte qui repose justement sur l’acceptation de l’âge, sur la perception qu’on a de notre vieillissement/mûrissement, et celle des autres, porteuse de jugements hâtifs. Car le regard d’autrui – et les artifices qu’on déploie pour s’en protéger – est omniprésent, ici.

Les Grandes Chaleurs met en scène deux tourtereaux, Gisèle (Sasha Dominique) et Yannick (Marc-Antoine Morin), qui s’aiment d’amour tendre mais contrarié. Vingt ans d’écart qui séparent les deux amants. Si le jeune homme estime n’avoir rien à cacher, et aimerait pouvoir clamer leur idylle aux quatre vents, il n’en va pas de même pour Gisèle, beaucoup plus discrète sur la nature de la relation qu’elle entretient avec son vigoureux éphèbe.

Veuve depuis peu, Gisèle tient absolument à ce que leurs étreintes restent secrètes. Par respect des conventions sociales, pour éviter tout reproche ou anathème, Gisèle préfère se conformer à ce (qu’elle pense) qu’on attend d’elle. Aussi continue-t-elle de feindre le deuil. Face à sa famille et son voisin, elle porte donc le masque de la veuve éplorée, alors qu’elle préfère d’habitude les masques de concombres censés l’aider à retrouver la peau de pêche qu’elle veut voir embrasser par son jeune amant. Il lui faut donc mentir à ses enfants afin d’« expliquer » la présence de Yannick au chalet.

La série de mensonges s’allonge, se complique, s’aggrave. Apparaît alors le danger de perdre pied dans le maelström de ses inventions.

Certes, on pouvait trouver dans le rythme et les péripéties de la pièce un côté vaudeville. Mais cet aspect est un leurre, croit-on : le comique des « portes qui claquent » (comme on dit) ne fonctionne véritablement que lorsque la dimension psychologique des personnages est secondaire, limitée à un rôle « fonctionnel » au service de la trame narrative, et que le récit n’a pas de haute prétention morale.

Les répliques des Grandes Chaleurs étant parsemées de saillies très drôles – et parfois même d’humour funèbre – on conçoit aisément que M. Charette ait été tenté d’explorer l’avenue de la farce. On aurait néanmoins préféré davantage de mesure dans sa proposition.

Chimie amoureuse

Pour le plaisir de l’exubérance, la mise en scène a grossi chacun des personnages (sauf peut-être celui du jeune amant, dans lequel Marc-Antoine Morin fait preuve d’une mesure constante... laquelle, du coup, clashe d’ailleurs avec le reste).

Lorsque Louis (Jonathan Charlebois) et Louisette (Frédérique Thérien), les deux enfants de Gisèle, débarquent à l’improviste au chalet où maman pensait câliner son amant à l’abri des regards, le spectateur se retrouve aux prises avec une soeur soupçonneuse, un peu trop frette-drette, et un frère gaffeur un peu trop homo.

Dans le texte, Louis est censé avoir caché au monde son homosexualité. Mais ici, le personnage est très marqué par les stéréotypes « gais », ce qui ne laisse planer aucune ombre sur son orientation. Cela vient, oui, contribuer au ressort comique... mais voilà qui est plus souvent agaçant qu’amusant. Non qu’en 2019, ce genre de personnage ne « passe » plus, sur scène ; c’est juste que le portrait, par trop ridicule, tue une grande partie de l’humanité de Louis. Et ce n’est pas la faute ou le manque de talent du comédien : celui-ci ne fait que répondre à la commande de la mise en scène.

Que le voisin, un célibataire aguiché par le moindre maillot de bain séchant sur une corde à linges, et « castor bricoleur » multipliant les intrusions chez Gisèle, soit lui aussi grossi à la loupe, voilà qui ne porte pas préjudice à ce personnage par nature pas subtil.

Très en forme dans son costume, Richard Bénard s’en donne à coeur joie, arpentant la scène avec énergie, son répertoire de blagues salaces dans une main et sa panoplie d’ustensiles comiques dans l’autre : gestuelle ample (son personnage de TOC TOC semble parfois sur le point de ressurgir), sourires d’épais sympathique, ou fusil de chasse pour traquer les chats errants.

Fort heureusement, l’élément sur lequel repose une bonne partie de la pièce – la chimie amoureuse de ce couple intergénérationnel – est absolument crédible. Un tel pari n’est jamais gagné d’avance, mais le tandem Sasha Domnique/Marc-Antoine Morin fonctionne très bien, dans toutes les couleurs du spectre de la relation affective, les chaudes comme les froides.

Dans son rôle pivot d’amant à la fois juvénile et mature, un peu délinquant mais assez sage pour séduire un coeur ayant le double de son âge, il fallait un comédien plein de souplesse. Si Morin manque encore un peu d’assurance, il se montre très naturel, et tout à fait à la hauteur de ce premier rôle professionnel au Théâtre de l’île (le jeune Gatinois est – temporairement – revenu au bercail bardé d’un diplôme en théâtre du Collège Lionel-Groulx).

L’ensemble est esthétiquement très réussi, grâce à un intéressant décor aux couleurs et textures « Playmobil ». La structure du chalet permet d’offrir entre autres une belle scène d’ombres chinoises. Signée Andrée-Ève Archambault, cette scénographie qui n’a qu’un seul défaut : être un peu encombrante ; elle laisse peu de place aux déplacements des comédiens (déjà que la scène du Théâtre de l’Île n’est pas particulièrement spacieuse !), « coincés » entre le chalet et le monticule « gazonné » qui donne chez le voisin. Mais dans ce pays de bonshommes Playmobil et de proprettes apparences, que les choses soient un peu figées semble faire tout à fait sens...

La pièce tient l’affiche au Théâtre de l’Île jusqu’au 24 août.