Sébastien Ricard et les interprètes du Tango Boréal opèrent un fervent hommage à l’engagement des écrivains et à Borgès, plus précisément, dans la Bibliothèque interdite.

Borgès à bras-le-corps

CRITIQUE / Comment parler de littérature ? Serait-elle une grande malade, au chevet de laquelle il vaudrait mieux ne pas trop faire de bruit ? Ce n’est pas l’approche du Théâtre français du CNA qui, saison après saison, l’impose dans sa programmation sous moult déclinaisons alléchantes.

Il y eut Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent, un spectacle alliant poésie et théâtre avec divers artistes (chanteurs, acteurs, danseurs). On pense aussi au « happening » littéraire Jusqu’où te mènera ta langue, une production à 12 auteurs du Festival du Jamais Lu, ou encore S’appartenir, coproduit par le même festival, mettant en scène les écrits d’auteures d’ici, accompagnées sur le plateau par deux musiciens.

La littérature continue de tenir honorablement son rang en s’acoquinant avec la chanson dans la Bibliothèque interdite, à l’affiche du CNA jusqu’au 9 décembre.

Tango argentin, valse des destins, Sébastien Ricard et les interprètes du Tango Boréal opèrent un fervent hommage à l’engagement des écrivains et à Borgès, plus précisément. S’agit-il d’un concert ? D’une performance théâtrale ? D’un drame musical, assurément, où le tango se danse en solo. Le studio du CNA se transforme en cabaret feutré, et la scène, en prison où le personnage de Borgès, concierge d’une bibliothèque, finit incarcéré. Il rêve sous une lampe vacillante, divague et botte en touche quand l’inspecteur Barracuda vient lui rendre visite. Entre censure politique blafarde et désir d’évasion, la littérature se construit de nouvelles échappatoires.

Énergie vitale

Pour plonger dans les couches et sous-couches de la culture d’un pays transpercé par les dictatures, un musicien-auteur du projet : le bandéoniste Denis Plante, qui signe textes et musique. Il introduit le spectacle en nous racontant une histoire, à laquelle on ne croit pas vraiment, avant de s’effacer derrière son instrument et de laisser place à l’acteur. Réalité ou fiction ? Le récit et la musique se fondent dans un creuset brûlant pour raconter la délicieuse fantaisie d’un auteur brimé.

ll faut trouver les pas pour le dire. Ce qui exige une jolie dose de témérité. Très proche du public, Sébastien Ricard offre toute sa nervosité de jeu au personnage qu’il incarne avec l’élégance des mafieux siciliens.

Il est question de Borgès, un peu, de liberté et de justice, beaucoup, mais aussi de toutes ces grandes figures de la mythologie gréco-romaine qui irriguent la littérature. On comprend alors que le melting-pot culturel garnisse les étagères de cette bibliothèque, un peu moins que l’acteur transite par l’accent espagnol baragouiné entre deux chansons bien françaises. Cette pâte sonore aussi singulière qu’exotique embrasse des pièces d’origines variées. Des « classiques » de milonga jouées avec ferveur par Tango Boréal à la chanson à textes empreinte de solennité. La passion, les rêves brisés, la langueur existentielle... tout y est, dans un entrelacs de références classiques et d’assauts musicaux fougueux. Autant de pépites taillées sur mesure par Denis Plante pour écrin théâtral de poche, et qu’illuminent à tour de rôle la voix ample de Sébastien Ricard, la fière guitare de Matthieu Léveillé, ou encore la contrebasse de Francis Palma. 

Tangos mélos, tangos prestos ou rigolos, l’effet est grisant, dans l’ultime fougue qu’il reste encore à un écrivain cabossé. Une supplémentaire a été ajoutée le 9 décembre, à 16 h.    


POUR Y ALLER

Quand ? Jusqu’au 9 décembre

Où ? Studio du CNA

Renseignements : 613-947-7000 ; Ticketmaster.ca, 1-888-991-2787