Roxane Gilliand au trapèze

Alegría sous son meilleur jour, malgré une première difficile [PHOTOS]

CRITIQUE / Ouf! Il faut un moment pour revenir à soi au sortir d’Alegría. Malgré une première gatinoise difficile, la nouvelle mouture du classique du Cirque du Soleil en a mis plein la vue.

Ouf ! Il faut un moment pour revenir à soi au sortir d’Alegría. Malgré une première gatinoise difficile, la nouvelle mouture du classique du Cirque du Soleil en a mis plein la vue.

Quelle que soit la discipline artistique, refaire une œuvre culte peut être aussi glissant qu’une peau de banane. Mais lorsque le Cirque du Soleil revisite le Cirque du Soleil, on a raison de s’attendre à du grandiose. Comme remake, nul doute : c’est une réussite, qui aurait probablement été totale si des pépins majeurs n’avaient pas tronqué le premier numéro et amputé la finale.

On pourrait s’épancher longtemps sur chaque élément rénové. Chapeau aux musiciennes sur scène et à la trame sonore de Jean-Phi Goncalves, qui ne se gêne pas pour camoufler les mélodies emblématiques de René Dupéré en arrière-plan, décupler l’intensité des moments forts ou colorer la palette de dubstep ou de latino. Les costumes de Dominique Lemieux forment un tout plus beau et cohérent, et les décors et la scénographie d’Anne-Séguin Poirier sont plus féériques qu’auparavant — une bonne idée que d’ajouter une plaque tournante à l’avant-scène.

Et les acrobaties ? C’est simple: elles sont épatantes. En gros, les numéros aériens et de groupe y sont plus nombreux et imposants qu’à l’origine. Parce qu’il y en a trop pour tout énumérer, contentons-nous de souligner nos coups de cœur.

Le numéro de sangles aériennes d’Alexis Trudel et Catherine Audy a été beau à en pleurer. Celui de powertrack, hallucinant. Même si elle n’est pas la plus impressionnante en termes acrobatiques, la danse du feu a récolté des applaudissements parmi les plus nourris tant la présence de Lisiate « Oné » Tovo — qui était du premier Alegría lorsqu’il avait 17 ans — est magnétique. Et l’ambitieux passage d’acro pôle a fait partie des moments forts, jusqu’à ce deux tentatives de saut manquées terminent le numéro abruptement. Une acrobate est tombée et un artiste visiblement sonné est resté au sol un moment avant que la troupe quitte la scène dans la confusion, interrompant le spectacle dix minutes après le début.

(Rassurez-vous : le Cirque du Soleil a confirmé le soir même que personne n’a été blessé, fort heureusement.)

Alegria, 25 ans plus tard

Enfin, l’Alegría 2.0 veut montrer comment le Cirque du Soleil a évolué en 25 ans. Étant devenu un chef de file international en arts circassiens, on se permet aussi de hausser d’un cran la sévérité de la présente critique. Qui aime bien châtie bien...

Nul besoin de comprendre l’histoire que raconte le spectacle pour l’apprécier, mais si elle vous intéresse, on vous suggère de la lire au préalable, car elle n’est pas évidente à suivre. Pour la résumer : dans un royaume décrépit, un fou, Monsieur Fleur, se proclame roi, jusqu’à ce que la jeune génération énergique des Bronx fasse le ménage et insuffle à cet univers un vent de renouveau. Grosso modo.

Le spectacle jongle entre les scènes des Aristocrates — les méchants —, des Bronx et des Anges — les gentils — sans ordre logique clair. Entre chaque numéro, deux clowns attachants au possible prennent le relais, mais la majeure partie de leurs péripéties semble déconnectée de la renaissance du royaume. Et même si on a bien senti un passage progressif de l’ombre vers la lumière, des problèmes techniques ont forcé l’annulation du numéro de barres aériennes censé terminer le spectacle. La finale, donc, a été un numéro solo d’équilibrisme – parfait et surréaliste, mais la Russe Darina Mishina s’est contorsionnée sur Vai Vedrai, paradoxalement la chanson la plus sombre de la collection.

L’essence de la trame a donc reposé sur les épaules de Monsieur Fleur (l’intense Eric Davis). Entre d’autres apparitions où ses intentions sont obscures, l’expressif monarque autoproclamé lambine sur le trône, parade son sceptre royal tordu, et finit par voir son joujou se briser comme symbole de l’écroulement du royaume. Là, on suit. Un bémol : Fleur est censé être un personnage gris, tantôt empathique, tantôt impitoyable ; on a davantage eu l’impression d’y voir le frère jumeau du comte Olaf, tel qu’incarné par Jim Carrey dans les films des orphelins Baudelaire, qu’un personnage mi-ange, mi-démon.

Le fil conducteur a aussi été enfoui de temps à autre sous une surabondance de personnages et d’éléments. Visuellement, les tableaux étaient superbes. Cependant, on a trouvé distrayants, par exemple, les clowns qui dansaient la macarena pendant le numéro d’acro pôles. Leurs plaisanteries ont détourné les regards de l’un des (époustouflants) saltos synchronisés de la dizaine d’acrobates sur et sous des barres russes.

Enfin, soulignons les prestations des Espagnols Pablo Bermejo Medina et Pablo Gomis Lopez dans les rôles des deux clowns. Sortes de guides comico-tendres de l’univers d’Alegría, ce sont eux qui ont occupé le plus de temps de scène en racontant, dans les transitions, une histoire de bromance pleine d’affection.

Ils sont drôles, vraiment. Enfantins, gonflés à l’hélium, on les aurait dits droit sortis d’un court métrage de Pixar.

Sauf que…

Traitez-moi de satanée puriste s’il le faut : je m’ennuie des clowns de l’ancienne version! Il y avait parmi eux un pur grincheux, sarcastique, mélancolique ; un vrai clown blanc. Son côté « edgy » rendait d’autant plus déchirant le passage de la tempête, qui reste tout de même l’un des moments les plus puissants en 2019.

Somme toute, c’est comme si l’histoire d’Alegría était l’allégorie de sa propre relecture. Cette cure de jouvence ramène sous chapiteau un monument de loin plus resplendissant qu’auparavant. On en perd ses mots au fil de deux heures, qui au final passent beaucoup trop vite.