Robert, 50 ans de modernité

Il n'a pas la séniorité du Petit Larousse, son concurrent centenaire dans le monde des dictionnaires destinés au grand public, mais le Petit Robert affiche déjà 50 ans. L'occasion de revenir -  à l'approche de la rentrée - sur l'histoire de sa création et de se pencher sur sa vision de la langue française. Sans oublier l'incontournable cuvée des nouveaux mots, toujours gouleyante et surprenante.
Il suffit de googliser son nom (verbe désormais admis) pour savoir que Marie-Hélène Drivaud est Directrice éditoriale au Petit Robert. Du bureau de son éditeur, à Montréal, où elle répond aux entrevues, la directrice remarque qu'une enseigne indique en contrebas « buanderie ». « En France, on parlerait plutôt de laverie », note-t-elle pour une fiche future. Une prochaine édition du Petit Robert intégrera peut-être l'usage québécois dans la définition du mot. 
Marie-Hélène Drivaud chapeaute ainsi une équipe de lexicographes et de documentalistes qui passent au peigne fin l'évolution annuelle de la langue. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Avant les années 1980, une seule édition nécessitait plusieurs années de travail, avant de paraître.
Le Petit Robert et Le Petit Larousse ont toujours représenté deux approches de la langue française. Le premier a été créé à la veille de mai 68, le second au début du XXe siècle.
« À sa création, le Petit Robert était un dictionnaire dans l'esprit du temps, qui présentait une vision de la langue très moderne et généreuse puisqu'il prenait déjà en compte la francophonie, explique Mme Drivaud. Il développait un aspect historique, en proposant des datations et un ordre chronologique des sens, mais aussi un aspect littéraire. En 1967, citer Françoise Sagan ou Raymond Queneau, c'était extrêmement hardi. »
Si le Petit Larousse revendique sa filiation encyclopédique, sa vocation de « boîte à outils de la langue française » joliment illustrée, le Petit Robert s'intéresse surtout à la richesse des mots. Dans ce dictionnaire créé en 1967, chaque mot est détaillé dans ses retranchements : significations multiples, prononciation détaillée, date d'apparition dans la langue, synonymes et citations pour contextualiser l'occurrence. Le Petit Robert a toujours banni les illustrations mais présente un contenu plus exhaustif que son concurrent.
« Nous tenons à conserver les valeurs qui ont fait le succès du Petit Robert à ses débuts, souligne la directrice. En ajoutant chaque année beaucoup de citations d'auteurs modernes, mais aussi de nouvelles datations, en changeant les exemples, car ceux-ci évoluent très vite ». Loin d'« embaumer les mots », la prestigieuse publication se définit comme « un observatoire, et non un conservatoire » de la langue. 
« Le Petit Robert a peut-être un demi-siècle, mais nous nous efforçons de lui faire conserver toute sa modernité. C'est important qu'il continue à faire entrer dans ses pages la vie autour. »
Cru 2017
En promoteur de l'usage évolutif de la langue et reflet du monde contemporain, il s'enrichit annuellement de mots nouveaux. « Plus d'une centaine: quand on aime, on ne compte pas», résume malicieusement Mme Drivaud. Le Robert, qui ne cache pas son goût pour les néologismes, s'efforce toutefois d'en consommer avec discernement. On retrouvera donc cette année « déradicaliser », « djihadisme », « birkini » et « bidonvillisation » parmi les nouveaux venus en politique et enjeux sociaux. 
« La post-vérité n'était pas dans la liste initiale mais elle a pris une telle ampleur suite aux élections américaines qu'elle a été ajoutée au dictionnaire. » Le Brexit a fait naître « europhobe » et « européiste » tandis que la fachosphère s'est frayé un chemin parmi les quelque 300 000 mots et sens. En gastronomie, on se surprendra qu'« acaï », « ciabatta », « granola », « oolong » ou « rooibos » n'aient pas fait leur entrée plus tôt. Si l'on est « influenceur », on pourra toujours relayer son étonnement sur les médias sociaux, « liker » la cuvée 2017, la « retweeter » et déchaîner les « notifications » jusqu'au « craquage » (nerveux).
Des plumes québécoises à l'honneur
L'écrivain Réjean Ducharme, disparu lundi dernier, restera l'un des auteurs québécois favoris du Petit Robert. Pas moins de 38 mots sont accompagnés de ses citations, d'«achaler» à «bicycle», en passant par «bienvenue», «char» et «coqueron» (un cagibi, un local exigu). Voici un florilège des expressions retenues par le dictionnaire :
Tanner : « C'est rien... Juste tannée de tout... Plus capable... »
Pied : « Son apothéose [un tableau] : cent pieds carrés de flaques bleues dégoulinant de tous côtés vers un point jaune »
Niaiseux, euse : « C'était tellement dans le style niaiseux de tout le reste de notre vie que ça ne pouvait plus et que j'ai éclaté »
Mieux : « T'es mieux de boucler ton clapet, vieille nouille ! »
Fun : « Si t'es pas venu ici pour avoir du fonne, décolle, laisse la place aux autres »
Ces citations de Gaston Miron font leur apparition cette année aux définitions des mots suivants :
Détresse : « Un jour de grande détresse à son comble / je franchirai les tonnerres du désespoir »
Génocide : « Retenez les noms des génocides / pour qu'en votre temps vous n'ayez pas les vôtres »
Insurrection : « Il faut tuer la mort qui sur nous s'abat / et ceci appelle l'insurrection de la poésie »
Mais qui est Robert ?
Rien ne le prédestinait à vivre cette folle aventure, raconte Mme Drivaud. Juriste de formation, fils d'un colon algérien cultivateur d'agrumes, Paul Robert s'est intéressé au dictionnaire au cours de ses études. «Il avait besoin d'un exemplaire qui lui proposerait des synonymes, qui lui permettrait de retrouver un mot oublié ou qu'il ignorait à partir d'un mot connu.»
Avec la fougue et l'inconscience des néophytes, il décide de créer son propre dictionnaire dans les années 1950.
«Comme il n'y connaissait rien, il lui a fallu rassembler de la documentation, s'entourer de collaborateurs, trouver des fonds.»
L'ouvrage paraîtra par fascicules, regroupant quelques lettres seulement à chaque publication. Le fondateur reçoit un prix de l'Académie française, véritable encouragement décisif pour poursuivre son projet. Le dernier fascicule paraîtra en 1964. La somme des publications constitue une sorte d'anthologie de la langue française.
«Paul Robert éprouve alors le besoin de proposer un dictionnaire en un seul volume inspiré des mêmes valeurs que ce gros ouvrage qu'il venait d'achever.» Il s'entoure d'Alain Rey, actuel directeur de la rédaction, de Josette Debove et d'Henri Cottez. En deux ans, ils rédigent le premier Petit Robert qui paraîtra en 1967. Le volume pèse 2 kilos et 60 grammes, mesure 7 centimètres d'épaisseur.
À sa sortie, le Nouvel Observateur écrira : «Pour la première fois, un dictionnaire de la langue française n'a pas 60 ou 100 ans de retard sur la vraie langue française vivante».
Édition spéciale illuminée
«Nous avons souhaité proposer un livre qui puisse non seulement se consulter, mais se regarder, et, exploitant l'origine du verbe lire, se cueillir», présente le linguiste et directeur de publication Alain Rey. L'édition anniversaire fait exceptionnellement entorse à l'absence d'illustration et convie l'artiste Fabienne Verdier à accompagner Le Petit Robert 2017 en peintures. 22 tableaux originaux reproduits en feuillets dépliables complètent en blocs distincts le texte du dictionnaire. Abstraits, colorés, en diptyques, triptyques ou quadriptyque, ils sont inspirés de couples de mots (cercle/cosmos, force/forme par exemple) et s'accompagnent de textes poétiques d'Alain Rey. 
«Les tableaux ne sont pas des illustrations mais des illuminations, au sens de Rimbaud,» précise Mme Drivaud. 
Cette édition spéciale se présente avant tout comme un voyage poétique, comme un hommage à la force créatrice de la langue française.
Le défilé des québécismes... en gougounes
Comme chaque année, plusieurs mots issus de la société québécoise font leur entrée dans le Petit Robert.
Cette année, le comité de sélection épaulé de Guy Bertrand, conseiller linguistique à Radio-Canada, a retenu des occurrences qui apparaissent régulièrement de ce côté-ci de l'Atlantique. Les «gougounes» (à l'origine inconnue) rivaliseront désormais avec les «tongs» françaises.
Pour éviter l'anglicisme «préquel», le Québécois préfère «antépisode», qui a séduit les sélectionneurs. Souvent utilisé pour décrire le responsable d'un projet - notamment en art, quand les frontières entre la mise en scène et l'écriture deviennent floues - «l'idéateur» fera assurément des émules.
On apprend aussi que l'«inhalothérapie» est une exportation toute canadienne et que les termes «gricher» et «grichage» viennent tout juste de rejoindre le prestigieux dictionnaire.
Autres termes retenus : «télédiffuseur» et «emportiérage» tracent leur route parmi les heureux élus. Au chapitre des locutions, «se tirer une bûche» et «c'est chien» sont adoubés, au même titre que la «table d'hôte», officiellement retenue.
Le Québécois s'impose aussi par ses auteurs qui fournissent parfois des citations pour accompagner les occurrences : cette année, L'Homme rapaillé de Gaston Miron (ci-contre en page 3)côtoie des recrues plus récentes (Sorj Chalandon, Christine Angot, Olivier Adam, ou encore Jean Echenoz).