Secrets de juges

EXCLUSIF / Après l’hôpital et la prison, au tour de la Cour de dévoiler ses secrets aux caméras de télévision. J’ai appris qu’un docu-réalité sera tourné cet hiver au palais de justice de Québec, et donnera un accès privilégié au travail des juges. L’œuvre en 11 épisodes d’une demi-heure, intitulée «Dans les coulisses du palais», sera diffusée à Canal D à partir de la mi-octobre.

«Y’a pas de justice au Québec!» Le commentaire revient chaque fois qu’une peine est jugée trop clémente par le public, qui parle alors de «sentences bonbons». Juge-t-on trop sévèrement notre système de justice? Et si on allait voir comment les choses se décident en coulisses? C’est ce que fera la maison de production KOTV, qui tournera de la fin janvier à avril.

«Il n’y a jamais une caméra de télévision qui est entrée dans le secteur restreint réservé aux juges», m’explique le producteur au contenu et scénariste Yves Thériault, qui arpente les couloirs des palais de justice depuis environ 25 ans. «C’est une mine inépuisable de sujets. Tous les drames de la vie humaine se jouent là. Au palais, il n’y a pas de petites causes. L’émotion est à fleur de peau.»

En plus d’avoir travaillé à L’arbitre sur V, Yves Thériault a signé un livre sur les libérations conditionnelles, travaillé à des séries télévisées sur la justice et la criminalité, et agi comme producteur au contenu de l’excellent docu-réalité En prison à Z, tourné à Bordeaux. Pour tourner au palais de justice, il lui a fallu obtenir l’approbation de plusieurs paliers, des juges au gouvernement. Et pas des moindres: Lucie Rondeau, juge en chef de la Cour du Québec, et Robert Pidgeon, juge en chef associé de la Cour supérieure du Québec, ont tous deux accepté avec enthousiasme de prendre part au projet, une fois convaincus de son sérieux.

Réalisée par Marc-André Chabot et produite par Marie Brissette, Dans les coulisses du palais suivra de plus près certains personnages de la magistrature, auxquels on devrait s’attacher. «Ça devait être de bons communicateurs, des gens vrais, qui avaient envie de partager leur passion», explique Yves Thériault au sujet du casting. Le nom de Robert Pidgeon s’est imposé dès le départ. Natif de Gaspé, le juge en chef associé de 72 ans est reconnu pour son humanité, sa jovialité, loin de l’image de juge distant et froid que l’on imagine. «J’ai gagné ma vie avec des gens ordinaires, j’ai toujours eu un grand respect pour eux. J’ai toujours voulu qu’ils comprennent notre système de justice, et c’est pour ça que j’ai embarqué dans ce projet-là», m’a-t-il confié. M. Pidgeon, qui insistait sur l’importance de l’indépendance des juges lors d’une cérémonie d’assermentation vendredi dernier à Québec, compte bien en faire la démonstration durant la série.

De la même manière que De garde 24/7 à Télé-Québec, qui montre des médecins passionnés par leur travail, Dans les coulisses du palais souhaite démystifier le travail des juges, mais aussi des avocats, des greffiers, des constables spéciaux, des agents correctionnels. «Chaque matin, il y a des gens, dans les 56 palais de justice au Québec, qui vont travailler avec la passion du droit dans le cœur, et qui souhaitent que la justice soit plus accessible, plus rapide et moins dispendieuse. C’est ce monde-là qu’on va montrer dans notre série», affirme Yves Thériault.

Selon Lucie Rondeau, la série arrive à un moment où les juges sont justement soucieux de mieux faire connaître leur fonction. «Si les gens savaient mieux qui on est, ça contribuerait à maintenir la confiance du public envers les tribunaux, et peut-être même à la solidifier», espère-t-elle. La juge en chef de la Cour du Québec croit aussi que le docu-réalité permettra d’humaniser la profession. «On va voir que, malgré les valeurs communes qui les habitent, chaque juge a sa personnalité. Ça demeure un individu, une personne entière.»

La série, qui ne se limitera pas au travail des juges, nous fera voir l’espace où on accueille les détenus et les ascenseurs qui leur sont réservés. Et on nous fera témoins des différentes étapes de sélection des jurés, un processus méconnu mais fascinant. «On ne veut surtout pas déranger le processus judiciaire ou nuire aux procédures. Par exemple, à la chambre de la jeunesse, on ne peut identifier ni les enfants, ni leurs parents», insiste Yves Thériault. Comme c’est la norme dans ce genre de série, on respectera la volonté des personnes qui refuseront d’apparaître à l’écran.

Pour la juge Rondeau, la série permettra aux gens de mieux comprendre les lenteurs du système, et l’ampleur de la tâche d’un juge. «C’est une occasion unique de mieux faire connaître la fonction de juge, son importance mais aussi ses limites. Un juge n’a pas plein pouvoir sur tous», souligne-t-elle. Et si l’on tentait d’embellir les choses, de nous montrer les juges sous leur meilleur jour? Après tout, c’est de la télé. Sa vision est claire: «Je ne pense pas qu’une personne puisse devenir totalement différente du jour au lendemain. Les gens vont rester ce qu’ils sont. De toute façon, il faut que le travail se fasse et que les causes soient entendues.»

L’équipe de KOTV n’a pas l’intention de s’attarder sur des causes déjà très médiatisées comme celles de Nathalie Normandeau et du présumé auteur de la tuerie de la Mosquée de Québec, Alexandre Bissonnette. Si KOTV a privilégié le palais de justice de Québec, c’est notamment pour la proximité des juges Rondeau et Pidgeon, qui garderont un œil sur le projet. «Et le palais de Québec est plus attrayant que celui de Montréal. L’éclairage est beaucoup plus intéressant», ajoute Yves Thériault, convaincu qu’il y aurait du matériel pour plus d’une saison.