Wild Wild Country raconte l’histoire méconnue d’un village d’Oregon, qui a vu du jour au lendemain débarquer des milliers de disciples d’un culte et leur riche gourou, Bhagwan Shree Rajneesh.

Les hippies qui glacent le sang

CHRONIQUE / Les auteurs de fiction vous le diront: les zones d’ombre sont les plus intéressantes. Un personnage complètement méchant, ou pire encore, complètement gentil, ne représente pas grand intérêt. Il y a toujours une part de mystère, une raison pour laquelle un être puisse commettre les actes les plus épouvantables.

Durant les six épisodes de Wild Wild Country, la série documentaire de l’heure, sur Netflix depuis le mois dernier, vous passerez constamment d’une zone d’ombre à l’autre. Une histoire digne de la fiction, et montée à la manière Netflix, avec un punch à la fin de chaque épisode et cette envie irrépressible de regarder le suivant. Une histoire que j’ignorais et qui a pourtant fait la manchette aux États-Unis et en Europe, dans les années 80.

En 1981, les quelques dizaines d’habitants d’un village de l’Oregon, Antelope, voient du jour au lendemain débarquer des centaines, puis des milliers de disciples d’un culte, s’installer tout près d’eux, acheter leurs maisons et envahir leurs quelques commerces. La population a tout frais en mémoire le suicide collectif de Jonestown, qui a fait plus de 900 morts, et ordonné par Jim Jones. Qui a envie de vivre aux côtés de ce qui a toute l’apparence d’une secte?

On n’a toutefois pas affaire à une secte traditionnelle, mais à une imposante communauté qui semble tout droit sortie du flower power, et qui partage une philosophie pas si loin de celle des communes des années 60 et 70, à la différence qu’elle ne lève pas le nez sur les richesses matérielles. Leur riche gourou, Bhagwan Shree Rajneesh, ressemble à saint Nicolas, s’adresse rarement à ses disciples, entretient le mystère et fait la promotion de l’amour libre. Ses disciples, tous vêtus de rouge et orange, semblent heureux en permanence, sans même consommer de drogue. Ils créent de leurs mains cette nouvelle ville de toutes pièces. Vous vous doutez bien que toute cette belle façade cache autre chose de beaucoup plus inquiétant.

Bhagwan Shree Rajneesh

La secrétaire et porte-parole de Rajneesh, Ma Anand Sheela, symbolise cette face cachée. À mon avis le personnage central de cette série, elle manipule et exerce son pouvoir, sous le couvert d’une femme déterminée, affirmée et charismatique. Aujourd’hui âgée de 68 ans et exilée en Suisse, ce petit bout de femme invincible raconte sa version, à partir de la révélation qu’elle a eue en Inde de rencontrer celui qu’elle appelle Bhagwan. C’est elle qui trouve ce territoire reculé d’Oregon pour installer l’immense ranch des adeptes de Rajneesh, pour étendre son enseignement à l’Amérique. On baptise l’endroit Rajneeshpuram, on change les noms de rues, on organise un immense festival annuel. S’engage alors une guerre sans merci entre ces nouveaux venus et la population locale. Plus les épisodes avancent, plus on comprend que cette histoire va sûrement mal finir.

Rajneesh met toute sa confiance en Sheela, qui devient une star dans les médias. Mais droguée par le pouvoir, elle en perdra la raison. La suite est aussi dramatique que rocambolesque. Pour obtenir suffisamment de votes aux élections et ainsi étendre l’emprise de Bhagwan au comté de Wasco, elle ordonne qu’on fasse venir de partout des sans-abri, en leur promettant la bière gratuite. L’opération prend une ampleur incroyable. Ce qui suit est on ne peut plus dramatique, allant d’intoxications de masse à tentatives de meurtre. D’un côté, on prône la paix, on médite, on chante, on danse et on baise. De l’autre, on apprend le maniement d’armes, on fomente des plans diaboliques et on trahit son prochain.

Rajneesh met toute sa confiance en Ma Anand Sheela.

La série dispose d’une impressionnante banque d’archives, beaucoup provenant des nouvelles télévisées, ce qui nous permet de mesurer l’ampleur du phénomène et l’ascendant de ces personnages dignes de la fiction. Les réalisateurs Chapman et Maclain Way, deux frères, ont su raconter une bonne histoire et la remettre dans le contexte d’une époque. Parce que Wild Wild Country n’est pas que l’histoire d’une secte, mais aussi une enquête policière d’envergure, un portrait de la justice américaine et de la tolérance dans son sens large.

Il n’y a rien de tout noir ou de tout blanc. Vous vous surprendrez à aimer certains adeptes, à en prendre d’autres en pitié, à croire à leurs charitables intentions. Par exemple, le sympathique avocat du groupe et second maire de Rajneeshpuram, Philip Toelkes, est loin d’être un crétin et semble d’une entière sincérité. J’irais dîner avec lui n’importe quand. Et on ne peut faire autrement que de s’attacher à Ma Shanti B, une ancienne adepte naïve et manipulée, qui n’avait en vérité rien d’un ange. C’est fort, la télé.

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MORT DU RÉALISATEUR DU TEMPS D’UNE PAIX
Yvon Trudel, l’un des grands réalisateurs de Radio-Canada, est décédé lundi dernier à l’âge de 83 ans. M. Trudel a réalisé parmi les téléromans les plus mémorables de l’antenne, dont Les belles histoires des pays d’en haut, Rue des Pignons, Terre humaine, Le temps d’une paix et Cormoran. On lui doit aussi la deuxième mouture de Sous le signe du lion. Il a fait son entrée à Radio-Canada comme commis de bureau en 1954, avant de devenir un réalisateur respecté et reconnu, apprécié de tous. Il prend sa retraite de Radio-Canada en 1992, et poursuit sa carrière au privé, jusque dans les années 2000. Membre fondateur de l’Institut national de l’image et du son, où il a enseigné, il a aussi été conférencier.