Richard Therrien
Le Soleil
Richard Therrien

Le hockey qu’on aime moins

CHRONIQUE / L’intérêt autour du Canadien en plein mois d’août montre à quel point on aime notre hockey. Mais de l’intérieur, ce sport reste encore aujourd’hui le plus ridiculement conservateur, le plus soucieux de son image. «J’ai jamais vu quelque chose de plus hermétique qu’un vestiaire de sport professionnel», dira le journaliste Robert Frosi.

Meilleur exemple, l’homosexualité reste un des tabous les plus persistants dans le monde du hockey. Et ce n’est pas prêt de s’arranger, si on en croit le premier épisode de la série documentaire Intouchables, qui commence ce soir à 20h sur ICI Télé, alors que le Festival Fierté MTL bat son plein virtuellement. Marie-Claude Savard, qui a couvert le sport durant plus de 15 ans, entre autres à Salut bonjour, tente durant ces quatre épisodes de briser l’épaisse carapace du hockey professionnel. Un exercice laborieux mais pertinent, dénué de toute complaisance, qui arrive à point.

On s’entend: c’est statistiquement impossible qu’il n’y ait aucun joueur de la communauté LGBTQ dans la Ligue nationale de hockey. Mais voilà, plusieurs athlètes qui ont fait leur coming out dans les autres sports en ont gardé un goût amer. Pour Michael Sam, footballeur qui a joué brièvement avec les Alouettes, «ça n’a pas bien fini», remarque Étienne Boulay, qui l’a trouvé «extrêmement courageux». David Testo, ancien joueur de l’Impact, a vu les comportements changer autour de lui après être sorti du placard, surtout dans les vestiaires. «Je ne me suis jamais senti à l’aise», admet-il à la caméra. Le genre de commentaires qu’il pouvait entendre: «J’espère que je n’aurai pas à partager ma chambre avec Testo.» Même sa mère n’a pas compris son geste. Il espérait que d’autres fassent comme lui, mais ce n’est pas arrivé. Pas encourageant pour les autres.

Brock McGillis, qui a évolué avec la Ligue senior, n’en revient pas d’être le seul sur 10 000 joueurs professionnels dans le monde, à avoir fait son coming out. Il regrette de ne pas l’avoir fait alors qu’il était joueur. À sa rupture avec son premier copain, il aurait pu se confier comme ses coéquipiers pouvaient le faire quand ils avaient des problèmes de cœur. Parce que c’est aussi ça, rester dans le placard: nier ses émotions.

Les discours officiels chez le Canadien font état d’une ouverture sans précédent au sein des joueurs et de l’organisation. Une version qu’a voulu valider Marie-Claude Savard en entrant dans le vestiaire du CH. Andrew Shaw, qui était encore avec l’équipe au moment de l’entrevue, et Max Domi disent tous deux n’éprouver aucun problème avec l’orientation sexuelle de leurs coéquipiers. Mais quand on leur demande pourquoi aucun joueur n’a encore fait son coming out, ils sont incapables de répondre, tournent autour du pot. Ça ne doit pas aller si bien que ça. «Peut-être parce qu’aucun joueur ne veut être le premier à le faire», finit par dire Shaw.

Ça fait du bien de voir un gars comme Max Domi, ambassadeur de la campagne «Le hockey est pour tout le monde», tenir un discours plus moderne que la moyenne. N’empêche, il reste ultra lisse dans ses réponses, souvent banales. Shaw, qui regrette aujourd’hui d’avoir traité un arbitre de «tapette» en 2016, semble étonnamment plus sensible devant la caméra.

Le mutisme des joueurs gais ne peut être attribué qu’à l’homophobie dans le sport, mais aussi à l’étanchéité entre la vie personnelle et la vie professionnelle au hockey. «On veut pas entendre parler de tes troubles à la maison, on veut pas entendre parler de tes sentiments à la limite. Fais ce que t’as à faire, lance la rondelle sur la palette, marque un but», illustre Marie-Claude Savard. C’est vrai que simplement poser la question en irrite certains. L’argument classique: ce qui se passe dans la chambre à coucher ne nous concerne pas. Sauf que l’orientation sexuelle, ça dépasse largement la chambre à coucher. Ça fait partie de l’identité d’une personne, c’est fondamental, ça ne devrait pas être un secret. On ne peut pas forcer un coming out, c’est à la personne de se dévoiler si elle le veut bien. Mais avez-vous déjà vu un homme s’inventer un chum pour cacher son hétérosexualité?

Vous ne verrez donc pas de joueur faire son coming out en pleine télé. Mais Marie-Claude Savard obtient des confidences au sujet de Bob Girard, ancien joueur professionnel décédé en 2017, qui affichait son homosexualité en privé sans en avoir jamais parlé publiquement. «T’es malade, va te faire soigner», est le genre de commentaire qu’admet lui avoir fait à l’époque son coéquipier Bob Sirois, parce qu’«on pensait comme ça en 1977». Dans une entrevue très touchante, le frère de Girard, Denis, lève le voile avec fierté sur ce que son frère a dû garder secret, convaincu qu’il ferait son coming out s’il jouait aujourd’hui.

Dans Intouchables, diffusée le jeudi à 20h jusqu’au 3 septembre, le deuxième épisode s’intéresse à la drogue dans les vestiaires. Comment se fait-il que la LNH prétend tester ses joueurs mais qu’on n’entende jamais parler d’athlètes bannis après un test positif? L’ancien bagarreur Chris Nilan, lui, ne passe pas par quatre chemins, et s’oppose au contrôle antidopage dans la Ligue: «Nous ne sommes pas en URSS», dit-il à Marie-Claude Savard. Les épisodes suivants concernent l’argent et les salaires astronomiques des joueurs. Finalement, on gratte cette image de vie parfaite que semblent mener les conjointes des joueurs. Sans doute qu’il y aurait un tas d’autres sujets à aborder, dont les relations parfois houleuses entre les équipes de la LNH et les journalistes. J’ai des collègues qui auraient bien des choses à dire!