L’épisode Crocodile de la série Black Mirror, où une mère de famille et conférencière respectée est rattrapée par une affaire du passé, est absolument terrifiant.

La série qui rend parano

CHRONIQUE / La technologie peut titiller la folie. À une époque où il suffit de dire «OK Google!» pour connaître la météo, entendre la dernière toune de Taylor Swift ou pour se faire raconter une histoire drôle, toutes des choses bien innocentes, certains scénarios catastrophes de Black Mirror, la série de Netflix, paraissent à peine exagérés. Il y a quelque chose d’angoissant à suivre ces histoires à empêcher de dormir n’importe quel être le moindrement paranoïaque. Parce qu’on imagine que ce qui nous y est raconté pourrait réellement se produire un jour. Et en cette ère de «bouton sur le coin du bureau» pour déclencher une attaque nucléaire et de répliques à la «mon bouton est plus gros que le tien», il y a de quoi devenir parano.

Les histoires de Black Mirror, toutes inspirées des possibles dérives de la technologie, sont autant d’observations sur notre vie contrôlée par les écrans, par ce miroir noir qui nous retourne une image peu glorieuse de notre monde. La série britannique créée par Charlie Brooker en 2011, et récupérée par Netflix en 2016, en est à sa quatrième saison, en ligne depuis les Fêtes, en anglais comme en français, en versions doublée et sous-titrée. Pas besoin de voir les six épisodes dans l’ordre, ni les 13 précédents, d’ailleurs, puisqu’ils sont tous indépendants les uns des autres, comme de mini téléfilms aux durées variables, allant de 41 à 76 minutes. Si la science-fiction pure et les sagas de l’espace vous laissent indifférent, je vous suggère de ne pas commencer par le premier épisode, le plus long de la saison.

Jodie Foster réalise le second épisode, intitulé Archange. Traumatisée d’avoir perdu des yeux sa petite fille dans un parc durant plusieurs minutes, une mère décide de faire implanter à sa fille une puce, qui lui permettra de la surveiller en tout temps. Sur une tablette, elle observe tout ce que l’enfant voit de ses yeux, en temps
réel.

En apparence, le procédé semble pratique, comme l’intercom pour garder une oreille sur la chambre du bébé. Mais lorsque l’enfant grandit, ça se gâte. La mère en fait une véritable obsession, épie sa fille à longueur de journée. Évidemment, ce qui devait arriver survient : la mère est témoin des premiers rapports sexuels de sa fille. L’image la bouleverse et finit par la rendre folle. Ce simple désir de vouloir protéger sa fille l’a transformée en véritable louve surprotectrice. Vous verrez que la suite aura des conséquences insoupçonnées, plus graves que tout ce que vous pouvez imaginer.

Jodie Foster a réalisé l’épisode Archange, où une mère fait implanter une puce à sa fille pour pouvoir la surveiller en tout temps.

Le troisième épisode, intitulé Crocodile, est absolument terrifiant. Un jeune couple en voiture, visiblement en état d’ébriété, frappe un cycliste qu’il laisse pour mort sur une route en montagne. Plusieurs années plus tard, la jeune fille devient une mère de famille et une conférencière respectée. Cette sombre affaire finit par la rattraper. Et un appareil qui permet de retrouver les souvenirs, par la transformer en véritable monstre.

Le quatrième, intitulé Pendez le DJ, est à des années-lumière plus léger, mais néanmoins d’une tristesse infinie. Une réflexion intéressante sur les relations «consommer-jeter» des applications de rencontres. Dans Black Mirror, on en est aux rencarts portant une date d’expiration, organisés par un petit appareil ressemblant à un Google Home Mini. Quand Frank et Amy se donnent rendez-vous au resto, leur petit écran leur apprend dès le départ qu’ils n’auront que 12 heures à passer ensemble. Ils semblent pourtant former le couple idéal, certainement plus qu’avec leurs prochaines dates; pour lui, une germaine insupportable, pour elle, un plate beau gosse. Et un autre, puis un autre. La suite est troublante.

Malgré toutes ses qualités, Black Mirror ne m’avait pas conquis d’emblée. Probablement en raison du caractère invraisemblable des situations, les scénaristes se permettent parfois des raccourcis. Il faut dire que le tout premier épisode, sur un premier ministre réduit par un maître chanteur à enculer une truie en direct à la télé nationale, m’avait plutôt traumatisé. J’y crois davantage quand les situations sont plausibles, qu’elles pourraient arriver pour vrai dans un avenir pas si lointain. Être enfermé dans un jeu vidéo m’apparaît complètement loufoque, alors que de pouvoir épier sa fille partout où elle va grâce à un implant me semble pratiquement réaliste. Reste qu’on se sent happé par cette série au ton cynique, flirtant avec l’horreur, aux observations souvent très lucides.

Et aussitôt le générique terminé, qu’est-ce qu’on fait? On retourne frénétiquement à notre écran de téléphone. Notre miroir noir.