Le ténor ottavien, Remigio Pereira a déjà quatre disques à son nom.

Remigio Pereira: le Tenor déchu rebondit

On n’associe pas instantanément un visage sur le nom de Remigio Pereira. Il faut, pour dérouiller les connexions neuronales, rappeler que ce ténor — qui a grandi à Ottawa — a chanté pour la reine d’Angleterre, le Dalaï Lama et partagé le micro avec Céline Dion en 2010.

Mais c’était à l’époque où M. Pereira était membre en règle du quatuor junoïsé The Tenors (The Canadian Tenors, aux débuts de la formation). Avant de se faire virer de l’ultrapopulaire formation pop-lyrique, en juillet 2016, après qu’il eut — sans aviser ses collaborateurs — modifié les paroles du Ô Canada lors d’un match de baseball de la MLB joué à San Diego. Plutôt que d’entonner « ton bras sait porter l’épée », texte qu’il jugeait trop martial, il a brandi un écriteau frappé du slogan « all lives matter » (« toutes les vies humaines comptent »). 

Son geste « pacifiste » a été interprété — à tort, promet le chanteur — comme raciste, dans la mesure où de nombreuses personnent utilisent l’expression par défi au slogan Black Lives matter, servant à dénoncer le profilage racial et la brutalité policière aux États-Unis. Son coup d’éclat a été dénoncé dans plusieurs grands médias et a immédiatement enflammé les médias sociaux. « J’ai même reçu plusieurs menaces de mort », dit-il. 

Les trois autres Tenors, eux, se sont empressés de prendre leurs distances avec ce collègue qualifié de « lone wolf » (« loup solitaire »).

L’Ottavien reconnaît n’avoir rien dévoilé à ses ex-complices du stunt qu’il s’apprêtait à faire à San Diego, justement pour ne pas impliquer les Tenors. Le geste n’a pas été longuement mûri, expose-t-il aujourd’hui : « J’étais dans un état émotif particulier ce jour-là, [car] mon oncle venait de mourir. » 

Hypocrisie

Mais la goutte d’eau de trop, se souvient-il, c’est que « quand on est arrivé pour le concert, Fraser (Walters) n’avait pas sa chemise. Or, ils veulent qu’on porte tous la même chemise, qu’on soit habillés à la Armani, etc. » Or, une fois le quatuor rendu au magasin, « les étiquettes indiquaient que toutes leurs chemises étaient fabriquées au Bangladesh ! J’ai dit à Victor (Micallef) : “Ça se peut-tu ?” J’ai écrit — et on chante ensemble ! – la chanson Free the Chidren, qui [dénonce] l’exploitation des enfants, et là, je dois acheter une chemise à 500 $ sur laquelle a probablement travaillé un gamin qui gagne 5 cents par mois [...] Pourquoi devrais-je soutenir quelque chose qui va à l’encontre de ce tout qu’on chante ? »

Un mélange de déception, de colère et d’« intégrité » morale l’auraient donc emporté face à la raison, lorsque Remigio Pereira a refusé de brandir vocalement « l’épée » de l’hymne national canadien. Mais son « message ne s’attaquait pas à la communauté noire » : il « s’adressait au système », en dénonçant toute forme de violence. 

Pas question pour ce chanteur « végétalien » convaincu, soucieux de respecter « toutes les formes de vie » sur terre, de continuer à alimenter une forme d’hypocrisie.

En tant qu’artiste, « on vend de l’amour, on vend la paix. Mais ça ne se vend pas : ça se vit. Dans tes paroles et dans tes actes. Ils (The Tenors) parlent des deux côtés de la bouche ! » 

Son geste — qu’il ne regrette pas d’avoir posé — ne faisait donc que refléter ses convictions, tout en respectant l’image du quatuor, qui, dans ses chansons, n’a jamais prêché rien d’autre que la paix, indique-t-il. C’est pourquoi lui aussi voit comme une « une trahison » le fait d’avoir été « injustement » mis au banc de ces Tenors qui jadis se qualifiaient de « frères ». 

Depuis ce concert, Remigio Pereira a le sentiment d’être devenu persona non grata dans l’industrie, à cause de l’étiquette de raciste qui lui colle à la peau. Sa carrière solo — qui avait pourtant bien décollé : le ténor ottavien a quatre disques à son nom — est au point mort. « Plus personne ne veut prendre le risque » de diffuser le ténor ostracisé.  

Partenaires d’affaires

S’il s’est tu jusqu’à présent, c’est parce qu’il attendait que ses ex-partenaires de scène finissent par réhabiliter son image, tel qu’« ils l’avaient promis », indique-t-il. « Je ne veux pas la sympathie, je veux juste la vérité. »  

En 2016, chacun des quatre membres de The Tenors était propriétaire égalitaire de 25 % des parts de la compagnie. Or ses partenaires d’affaires l’ont lâché juste au moment où The Tenors avaient fini de rembourser « en mars 2015 » une importante « dette de 3,2 millions » $ liée au rachat de la compagnie, indique-t-il. L’argent affluait, mais, à cause de cette dette, les interprètes n’avaient guère de marge de manœuvre pour se dégager des salaires à la hauteur de leur renommée. Or, la situation venait de changer, et M. Pereira s’étonne de cette coïncidence. 

Il précise n’avoir pas reçu le moindre dollar de la compagnie depuis son départ forcé. « Ils m’ont proposé de me racheter mes parts pour 1 $. [...] J’ai fait des sacrifices (familiaux) pendant 10 ans, investi 750 000 $... et là on me dit que mon 25 % ne vaut plus rien, parce que j’ai fait tellement de dommages au groupe ! » déplore-t-il. « Depuis, ils ont chanté devant le pape, Obama, Joe Bidden... » ajoute-t-il, sous-entendant que les dommages ne semblent pas si catastrophiques.

Remigio Pereira estime aussi avoir été victime des médias. En bâclant leur travail, en ne prenant pas le temps d’effectuer « des recherches sérieuses », regrette-t-il, les journalistes ont « succombé à la facilité » en le faisant passer pour un raciste, alors que ses contributions philanthropiques au Kenya et au Swaziland étaient documentées sur Internet. « Je suis un fils d’immigrants. Ma fille est métisse, à moitié asiatique. Comment pourrais-je être raciste ? »

Mais l’ère de l’attente silencieuse est terminée pour Remigio Pereira, qui, pour « rétablir les faits », nourrit ses vitrines Internet d’articles et de vidéos auxquels il associe le mot-clic #tenorsleaks.

Pour relancer sa carrière solo, il a autoproduit en septembre un premier spectacle, donné à Niagara. Le 18 décembre, le Centre des arts Shenkman d’Orléans accueillera son deuxième concert, auquel participeront quatre complices, dont le guitariste Patrice Servant.

Le ténor compte publier un nouvel album, Vox Inaudito, au printemps. Le quatuor à cordes Despax, d’Ottawa, devrait y figurer. Les chansons continueront « de faire la promotion de la paix et de l’amour ».

M. Pereira osera-t-il un jour rechanter l’hymne du Canada ? « Oui, sûrement. Mais je ferai une version “normale”. C’est-à-dire que j’enlèverai les bouts qui me dérangent, mais je n’ajouterai rien », promet-il. 


POUR Y ALLER

Quand ? Le 18 décembre, à 20 h

Où ? Centre des arts Shenkman

Renseignements :  613-580 2787 ; shenkmanarts.ca