Radeau avec chercheurs d’or du Klondike et matériel en transit entre un navire et la rive du port de Dyea, Alaska, 1897

Regards sans frontières

La frontière à traverser, comme une porte ouverte (ou fermée) sur l’espoir d’une vie meilleure. Or et argent. Images et imaginaires de la ruée vers l’or, Frontera. Regards sur la frontière américano-mexicaine et PhotoLab 3: entre amis: les trois expositions présentées parallèlement par l’Institut canadien de la photographie au Musée des beaux-arts du Canada explorent de manière différente, mais assurément complémentaire et pertinente, les notions de territoires et de mouvements migratoires, tissant de percutants ponts entre hier et aujourd’hui.

Reflets d’or et d’argent

Certains ont gravi la fameuse piste Chilkoot à la queue leu leu. D’autres ont traversé sur des radeaux les flots parfois tumultueux des rivières, en route vers le Klondike. Certaines images d’Or et argent ne sont pas sans renvoyer aux actuels migrants agglutinés sur des rafiots sur la Méditerranée. Car au cœur de ces mouvements, tant ceux des aventuriers du XIXe siècle que ceux des réfugiés du XXIe, il y a une quête : celle d’une vie meilleure.

« Nous continuons à voir des liens esthétiques ou historiques se tisser entre les trois expositions », raconte fièrement la directrice de l’Institut canadien de la photographie (ICP), Luce Lebart. 

« Mais qu’elles parlent d’hier ou d’aujourd’hui, ces images témoignent de l’espoir de se refaire ailleurs, d’améliorer son sort. »

Plusieurs portraits de ces chercheurs d’or, méticuleusement nettoyés et archivés, sont projetés en format agrandi sur un mur, dans la première salle de l’exposition. 

« Ils étaient jeunes, et il est tout de même exceptionnel qu’ils aient eu accès à ces images d’eux-mêmes. »

Ainsi, contrairement aux Européens qui prenaient à l’époque la pose pour soigneusement établir leur statut social, ces tirages rendent compte d’un premier élan d’individualisation américaine. 

« Avec leurs barbes et chemises à carreaux, ces hommes “ont tout des hipsters de 2017 !” clament d’ailleurs dans un sourire Mme Lebart. 

La galerie réservée aux daguerréotypes, finement encadrés et ayant tous été en contact avec de l’or, s’avère un pur délice pour l’œil. Le visiteur attentif notera que l’éclairage produit sur le sol des effets dorés miroitants, comme autant de reflets de pépites entraperçues à travers les eaux glacées du Klondike.

Ces frontières qui nous traversent

Ici, un passeport et des bouteilles d’eau témoignant du passage d’hommes, de femmes et d’enfants fuyant le Mexique pour les États-Unis, tels que captés par la caméra du Canadien Mark Ruwedel.

Là, des cactus saguaro du désert de Sonora, poussant à cheval sur l’Arizona et le nord du Mexique, et que le Suisse Adrien Missika a photographiés pour illustrer sa série au titre pour le moins éloquent : « Nous n’avons pas traversé la frontière, la frontière nous a traversés 2014 ».

Là encore, ce bout de mur s’enfonçant dans l’océan pour empêcher quiconque de passer.

Et cette photo absolument bouleversante du Mexicain Alejandro Cartagena d’une jeune fille dont on devine l’ombre à travers un grillage érigé à Tijuana. 

Fille accolée au mur de la frontière américano-mexicaine, Border Field State Park, Californie, 2017

« L’endroit est devenu un lieu de rassemblement, tous les samedis, pour les familles séparées et qui tentent de se voir, de garder contact, de part et d’autre de la frontière… » raconte Luce Lebart, de l’ICP.

Frontera dévoile et déploie différentes perspectives de la frontière américano-mexicaine. Ne serait-ce que par les images vues du ciel, prises par des satellites et des drones ou à bord d’hélicoptères, voire d’avions, par les artistes (incluant aussi Pablo Lopez Luz, Goeffrey James, Kirsten Luce et Daniel Schwarz) pour documenter le sujet.

Le long des « lignes » canado-américaines

Armé de ses appareils photo, tantôt à pied, tantôt en raquettes, Andreas Rutkauskas a longé les quelque 9000 km de frontière (la plus longue au monde) entre le Canada et son voisin du Sud, entre 2011 et 2015.

« On a beau croire que plusieurs kilomètres ne sont pas défendus, il y a des agents qui patrouillent, tout comme des caméras thermiques et des drones qui permettent de surveiller et de localiser les gens qui traversent », soutient le jeune photographe.

« Cela dit, l’expérience serait assurément totalement différente aujourd’hui, étant donné le contexte politique actuel », renchérit-il.

Né à Winnipeg et établi à Montréal, Andreas Rutkauskas s’est inspiré du livre Between Friends/Entre amis, commandité par l’Office national du film et publié en 1976 pour souligner les 200 ans de l’indépendance des États-Unis, pour son projet.

Six tirages en noir et blanc accrochés au mur montrent les zones déboisées entre les deux contrées ; 44 de ses photos couleurs sont pour leur part projetées une à une sur un autre mur (incluant sa propre image de la piste Chilkoot, presque prise dans le même angle que celle qu’il est possible de voir dans l’exposition Or et argent).

Monument #162B, Alaska/Yukon, 2011

« Qu’elle soit fortifiée et contrôlée ou pas, une frontière demeure d’abord et avant tout psychologique, fait valoir l’artiste. C’est comme une ligne délimitant deux côtés distincts et faisant état de différences entre deux pays. Du coup, même si on n’a absolument rien à se reprocher, on devient souvent nerveux quand vient le temps de traverser une frontière. »


POUR Y ALLER

Quand ? Du 3 novembre au 2 avril 2018

Où ? Musée des beaux-arts du Canada

Renseignements : 613-990-1985; beaux-arts.ca