Même s’il s’est passé douze ans entre An Ancient Muse et Lost Souls, le tout nouvel album de Loreena McKennitt, la chanteuse d’origine manitobaine n’a pas vu les années passer, entre les tournées, les concerts, la recherche musicale, les soins de fin de vie à sa mère et la gérance de sa carrière.

Ramener les « âmes perdues » à la maison

Douze ans que Loreena McKennitt n’avait pas réalisé d’album de chansons originales. Son précédent, An Ancient Muse, date de 2006. Mais n’allez pas croire qu’elle se l’est coulée douce pendant tout ce temps. Elle a fait paraître un opus de Noël, trois autres galettes en concert, deux compilations, un disque de chansons traditionnelles irlandaises… Sans oublier les spectacles et les tournées, qu’elle a continué d’enfiler, remplissant les salles même si elle n’avait pas de nouveau matériel à proposer.

Et puis il y a toute l’administration liée à sa carrière, car ne l’oublions pas, la Manitobaine d’origine gère tout elle-même au sein de sa propre compagnie, Quinlan Road. Elle a aussi accompagné sa mère durant les deux dernières années de sa vie. Elle s’est également rendue dans le nord de l’Inde pour poursuivre sa longue recherche sur l’histoire des Celtes, laquelle a inspiré la majeure partie de sa création musicale. Ce qui peut paraître insensé pour ceux et celles qui pendant que la culture celtique n’appartient qu’à l’Europe de l’Ouest.

« Mais les Celtes étaient un ensemble de tribus qui peuplaient un grand territoire de l’Europe, jusqu’en Asie mineure, et plusieurs universitaires estiment aujourd’hui que les plus anciens Celtes ont aussi suivi la route de la soie. Lorsque je suis allée à Urumqi, dans le nord-est de la Chine, j’ai visité le musée où se trouvent les momies aux cheveux rouges appartenant à une civilisation datant de 1000 ans avant Jésus-Christ. Ces tribus parlaient le tokharien, une langue indo-européenne au même titre que le gaélique. Il y a ainsi de fortes chances que tous ces gens se soient côtoyés dans le nord de l’Inde. »

Loreena McKennitt s’est toutefois aperçue que de transposer fidèlement et authentiquement cette histoire et cet héritage dans sa propre musique s’avérait beaucoup plus complexe que prévu. « J’ai été fascinée par ce que j’ai découvert là-bas, mais c’est un véritable travail de broderie qui s’annonce. Le projet n’est pas mort, mais il faudra que je parvienne à aménager dans mon horaire une longue période de temps pour m’y consacrer complètement. À partir de ce moment, et avec tous ces gens qui me demandaient quand j’aurais de nouvelles chansons à leur offrir, j’ai dit à mes musiciens que ce serait peut-être préférable de nous tourner vers certaines pièces que j’avais écrites auparavant et de voir si elles pourraient être lancées aujourd’hui. »

Géographie celtique

Lost Souls, qui est entré en deuxième position des ventes au Québec dès sa sortie, est en effet un album hybride, composé d’un tiers de créations récentes et de deux tiers d’anciennes pièces inédites, écartées des précédents opus de Loreena McKennitt parce qu’elles ne s’inséraient pas vraiment dans sa « géographie celtique ».

« C’est une sorte de projet archivistique. Ce fut très intéressant de retourner à ces chansons et de découvrir ce qu’elles signifiaient pour moi aujourd’hui. Et il était évident que je les ferais bénéficier d’arrangements plus riches qu’au moment de leur création. »

La plus ancienne, l’instrumentale et traditionnelle Manx Ayre, nous ramène à l’époque où Loreena était encore musicienne de rue. La belle dame sans merci, seul vers en français d’un poème de John Keats, a été mise en musique durant la période An Ancient Muse. Quant à The Ballad of the Fox Hunter, Ages Past, Ages Hence, A Hundred Wishes et Spanish Guitars and Night Plazas, elles datent plutôt du tournant des années 1990, soit l’époque de son très célèbre album The Visit (1991). Ces bijoux cachés, l’artiste ne les avaient même jamais joués sur scène, à part les deux dernières, qu’elle a intégrées à sa plus récente tournée de spectacles, en 2017.

Parfois, Loreena McKennitt a découvert des liens très intéressants entre le présent et le passé, par exemple avec la chanson Ages Past, Ages Hence, inspirée de la vénération des Celtes envers les arbres.

« Ils croyaient qu’ils personnifiaient leurs ancêtres, ils avaient même établi un alphabet s’appuyant sur les différentes qualités des arbres. J’ai écrit cette chanson sur un bureau fait à partir du bois de la forêt où je vivais à l’époque et je me disais que la plupart de ces arbres centenaires étaient en quelque sorte des témoins silencieux des allées et venues des êtres humains. Or, quand j’ai lu il y a environ cinq ans Une brève histoire du progrès de Ronald Wright, j’ai découvert sa théorie sur notre tendance à tomber dans les pièges du progrès, lesquels ont fait s’effondrer d’anciennes civilisations. L’arme nucléaire et la déforestation sont des exemples de ces pièges de progrès excessif. Wright cite notamment l’île de Pâques, dont les anciens habitants ont coupé tous les arbres... »

D’où également la chanson-titre de l’album, le progrès, selon Wright, ayant fait des êtres humains des « âmes égarées ».

La chanteuse se demande aussi, avec cette dernière plages du disque, si nous sommes véritablement en errance ou plutôt acteurs d’une aventure qui dépasse les limites de l’imagination. Ou alors, tout comme ses anciennes chansons maintenant éditées, des âmes non pas perdues mais « prenant leur temps pour rentrer à la maison ».

Crête de Vimy

Si l’avant-dernière chanson de l’album, Breaking of the Sword, semble trancher avec les autres, c’est qu’il s’agit d’une commande pour la cérémonie soulignant les 100 ans de la bataille de la crête de Vimy, en avril 2017. Environ 3600 soldats canadiens ont péri dans cet affrontement de la Première Guerre mondiale.

« On m’avait demandé si je pouvais écrire une nouvelle chanson pour l’occasion, ce que j’ai fait durant la période de Noël. Mais avant que je l’envoie, on m’a suggéré de plutôt chanter Dante’s Prayer. J’avais donc cette chanson, que je n’aurais pas créée autrement, et je me suis demandé si elle aurait sa place sur l’album... »

Le résultat est un morceau à l’allure très solennelle et patriotique, interprété par l’Harmonie centrale des Forces armées canadiennes et le Chœur de concert de Stratford. « J’ai heureusement eu l’aide de Robert Buckley, un fantastique arrangeur qui s’est occupé de transposer ma musique pour chœur et harmonie. Cela a apporté une dimension très authentique à la chanson. »

Si tout va bien, le public pourra renouer avec Loreena McKennitt sur scène l’an prochain. « Les dates viennent d’être annoncées pour l’Amérique du Sud en automne. L’Europe devrait suivre en mars et l’Amérique du Nord est prévue pour l’été 2019. »

LOREENA MCKENNITT
LOST SOULS 
CELTIQUE MUSIQUE DU MONDE 
Quinlan Road